Retour au format normal


Mexique : une insertion dépendante de l’économie globale, un marché interne faible.
par Ilan Bizberg (El Colegio de México)

15 mars 2013

1. L’insertion à l’économie globale.

Les effets de l’ouverture de l’économie mexicaine et de l’Accord de libre-échange nord-américain [1] ont été extrêmement paradoxaux. D’une part, nous avons eu une croissance impressionnante des exportations : de 30 milliards en 1988 à 200 milliards de dollars US en 2011. Le commerce extérieur en pourcentage du PIB a triplé, d’un peu moins de 10% en 1970, à 30% en 2006. En outre, avant le traité de libre-échange, le Mexique exportait principalement des produits primaires (agricoles et pétrole), aujourd’hui la part des produits manufacturés dans les exportations atteint 79,3%, celle du pétrole et ses dérivés 16,3%, et celle de l’agriculture ne représente que 3,3%. Néanmoins, les importations du pays ont augmenté au même rythme que les exportations : elles sont passées de 28,082 milliards de dollars US en 1988 à 196 967 milliards en 2011.

JPG - 42.4 ko

Cette étroite corrélation entre les importations et les exportations reflète une dépendance extrêmement forte du modèle économique envers l’extérieur, notamment les achats, d’où le déficit commercial persistant du pays. Le déficit commercial, qui était en 1993 d’environ 1,3 milliards de dollars US par mois est monté en 2010 à 3 milliards par mois, il est actuellement revenu à 1 180 millions par mois. Comme on peut le voir sur le graphique, le solde du compte courant a été déficitaire ces douze dernières années. Cependant, cette affirmation mérite une nuance : en effet, avec les États-Unis, l’excédent commercial tend à augmenter : en 1993 il était d’à peine 74 millions de US dollars ; il s’est envolé à 1,347 milliards en 2000 et 8,421 milliards par mois en 2011. Cela pourrait être considéré comme un succès de l’ALENA, mais ce surplus avec les Etats-Unis ne permet pas de compenser le fort et croissant déficit commercial du Mexique avec le reste du monde, surtout avec la Chine et le Japon, respectivement 3,572 milliards par mois et 1085 milliards par mois en 2011. En outre, les échanges sont également déficitaires avec d’autres partenaires importants comme l’Allemagne, (4,334 milliards par an), le Brésil (212 millions par an) et la France (1,207 milliards par an).

JPG - 49 ko
Mexique. Balance extérieure 1993-2011

Le secteur des maquiladoras (entreprises d’assemblage), qui en 2006 [2], après cette date on ne fait plus la différence dans les statistiques officielles. à généré 60% de toutes les exportations et importations de biens intermédiaires, se trouve au cœur de cette problématique (Ibarra, 2011, 212). En fait, certains auteurs considèrent que l’économie dans son ensemble se comporte de plus en plus comme l’industrie maquiladora : un indicateur en est que les importations temporaires destinées à l’exportation sont directement liées, à hauteur de 78%, avec les exportations totales en 2006 (Dussel Peters, 2006). Ces données montrent une déconnexion entre la plateforme d’exportation orientée surtout vers les Etats-Unis et le marché interne qui importe de plus en plus des produits en provenance des pays asiatiques. Le modèle mexicain repose donc sur une faible intégration de la production nationale au secteur des exportations et se rapproche plus d’un rôle de sous-traitant international dû à une connexion internationale du secteur productif mexicain avec le marché des Etats-Unis (Bizberg et Théret, 2012).

Certains auteurs parlent moins d’une déconnexion que d’un déplacement de la production locale comme conséquence indirecte du boom exportateur : « … à mesure que les exportations croissent, les importations déplacent la production locale » (Ibarra, 2008). Ceci est la raison pour laquelle ce mode économique a eu comme conséquence une faible croissance moyenne du produit intérieur brut (PIB) (même s’il y a des années où elle est plus forte, la croissance n’est pas soutenue, et ce qui est encore plus grave, la croissance du PIB per capita est négligeable : seulement 0.04% entre 1981 et 2004 (Palma, 2005). De manière paradoxale, alors que les exportations et les importations augmentent à un rythme élevé, le PIB de l’ensemble de l’économie évolue quant à lui à un rythme positif beaucoup plus lent. Le déplacement du marché interne par le secteur exportateur a pour effet d’amoindrir la croissance, l’emploi (tant en termes de volume que de qualité, avec une moindre stabilité de l’emploi), la productivité et les salaires.

2. Atonie du marché interne

On peut analyser les limitations du modèle économique mexicain depuis la perspective du marché interne, par sa faiblesse et par le peu d’impulsion que le gouvernement donne à celui-ci.

D’une part, l’emploi a cru beaucoup moins rapidement que prévu. L’emploi des maquiladoras est arrivé à son point culminant vers le début des années 2000, avant que la Chine n’entre avec des pleins droits [3] dans l’économie mondiale. Puis l’emploi a ont commencé à diminuer au moment de la crise de l’Internet aux Etats-Unis. La croissance de l’emploi a repris après 2001, mais sans atteindre les niveaux précédents l’an 2000. En fait, l’emploi manufacturier dans sa totalité a cru moins rapidement que prévu, en partie entrainé par la dynamique de l’industrie maquiladora, en partie par sa propre dynamique.

Les salaires ne se sont pas comportés différemment. Le salaire minimum ne représente plus en 2011 que 31% de ce qu’il valait en 1980. Le salaire minimum est certes une référence à relativiser étant donné qu’en 1980 50% des travailleurs du secteur formel, inscrits à l’IMSS [4], gagnaient le salaire minimum ; en 2010, la proportion est de seulement 3% (Samaniego, 2011 : 5). Néanmoins, il continue à être une référence pour beaucoup d’autres questions ; entre autres pour le calcul des retraites. Bien que les salaires moyens n’aient pas subi une réduction comparable avec celle des salaires minimums, ils arrivent à peine à atteindre le niveau de 1980 en 2010.

Le fait que les salaires minima dépendent pour beaucoup de la volonté du gouvernement nous permet d’affirmer que le maintien de leur bas niveau fait partie de la politique économique officielle. Le gouvernement exerce un contrôle sur les syndicats par la voie de la loi du travail et les attributions du Ministère du travail. De cette manière il est capable d’imposer une limite aux augmentations du salaire minimum, qui sont fixées, une fois par an, au début de l’année lors d’une concertation avec les leaders syndicaux des grandes confédérations et les leaders entrepreneuriaux. Cette augmentation sert de benchmark pour les négociations contractuelles, qui même si elles se déterminent entre les syndicats et les entrepreneurs dans chaque entreprise, doivent être enregistrées auprès du Ministère du travail, qui exerce une pression pour qu’elles restent au niveau souhaité. Le contrôle sur les salaires au-dessous ou au niveau de l’inflation est un fait connu. Cela reflète le fait tant répété que le mode de croissance mexicain dépend pour beaucoup des bas salaires, en ce qu’il est fondé en grande partie sur l’industrie maquiladora, d’assemblage.

Le même contexte explique que le niveau des salaires augmente au-dessous du niveau de productivité, qui d’ailleurs croit faiblement étant donné que les investissements entrants se destinent dans leur majorité à des activités intensives en main d’œuvre. Ces conditions des niveaux de salaires et du rapport des salaires à la productivité ont des effets sur l’économie en général, en termes de modèle. La théorie économique a prouvé qu’ils existent des rapports étroits entre salaires et productivité. La faiblesse des salaires n’incite pas à un upgrading en termes technologiques, lequel nécessite une main d’œuvre chère et qualifiée : la conséquence est une faible augmentation de productivité. Le rapport entre salaires et productivité s’appuie aussi sur la théorie du salaire d’efficience, selon laquelle la productivité dépend en partie de l’effort réellement consenti par les travailleurs, lequel est conditionné par la volonté des salariés, par leur motivation à travailler efficacement, ce qui dépend de leur sentiment d’être traités justement, donc de leur rémunération (Généreux, 2008 : 63). Le fait que les travailleurs mexicains soient mal payés explique en partie la faible augmentation de la productivité ; tout au plus quand celle-ci augmente plus rapidement que les salaires, comme le montre Palma (2005).

La politique de répression salariale a une conséquence évidente sur la masse salariale, quand les emplois stagnent - comme cela a été le cas pendant toutes ces années au Mexique -, et sur la demande globale. Cette faible demande interne tirée par les salaires s’accompagne d’une faible demande globale tirée par les investissements : tant en ce qui concerne les investissements directs de l’Etat dans le domaine des infrastructures (Ros, 2010 ; 112) que ceux des entreprises privées. Ceci est dû en partie au manque de financement de la production par la banque privée :- ce financement a sans cesse diminué tandis que celui dédié à la consommation a augmenté (Romero, 2010)-. De plus, l’Etat investit peu dans le social, en comparaison avec d’autres pays d’Amérique latine : 11,2% par rapport au PIB contre 22% pour l’Argentine, et 24,4% pour le Brésil en 2006-2007 (Becarria et Marconi, 2010). Tout cela a pour conséquence la faible pression fiscale au Mexique (12%), bien inférieure à celle d’autres pays tels que l’Argentine (30%) ou le Brésil (35%).

3. Le Mexique face à la crise globale

La crise financière mondiale a été un lourd coup pour le pays, surtout en 2009. Le PIB a augmenté de seulement 1,2% en 2008, puis il s’est effondré de 6,2% en 2009, et le PIB per capita a chuté de 7.4% ! Contrairement à de nombreux autres pays en développement qui ont appliqué des politiques anti-crise agressives, les mesures prises par le gouvernement mexicain semblent avoir été simplement des mesures temporaires, dans l’attente de la reprise aux États-Unis. En effet, les autorités ont réagi timidement et, dans certains cas d’une manière contradictoire. Elles ont annoncé des programmes visant à soutenir la croissance et l’emploi, mais, en même temps, elles ont réduit les dépenses publiques, tandis que la diminution de l’activité économique et la baisse des prix du pétrole entrainaient une baisse concomitante de la santé des finances publiques. La plupart des projets d’infrastructures prévus dans le sillage de la crise ont rencontré des difficultés pour être mis en œuvre. Plus largement, le gouvernement mexicain s’est avéré incapable de considérer la crise comme une opportunité pour modifier, réformer ou encore adapter le modèle économique du pays.

L’économie a retrouvé un rythme positif en 2010 pour croître de 5,5%, puis d’environ 3.9% en 2011. Un ralentissement est attendu pour l’année 2012. Néanmoins, la création d’emplois formels reste peu dynamique, de même que les salaires et la productivité. En 2010 malgré tout, le pays a récupéré les emplois qui avaient été perdus en 2009, ce qui représente un exploit considérable. En 2011 l’emploi a de nouveau augmenté avec la création de 600 000 postes. Cette croissance s’avère tout de même insuffisante pour intégrer les demandeurs d’emploi qui arrive sur le marché du travail : environ 1 million chaque année. Durant les 6 années du mandat de Felipe Calderón les salaires minima et moyens ont baissé ; ce qui reflète la poursuite d’une économie basée sur des bas salaires, une faible croissance de la productivité et le maintien d’une société très inégale. Mais une des leçons les plus importantes que l’on peut tirer est la vulnérabilité économique du Mexique et sa dépendance à l’égard des États-Unis que la crise et de l’après-crise ont rendu visibles. Comme les États-Unis connaissent eux-mêmes des difficultés pour reprendre une trajectoire de croissance durable, ce niveau élevé de dépendance est inquiétant.

Bibliographie

Bizberg, Ilan et Bruno Théret, « Pourquoi le Brésil et non l’Argentine et encore moins le Mexique, peut-il être considéré comme un pays (ré) émergent ? Quelques éléments de réponse », la Revue de la Régulation, Paris, no.11, 1st semestre, 2012.

Dussel Peters, Enrique, “La manufactura en México : condiciones y propuestas en el corto, mediano y largo plazo” En : Calva, José Luis (editor), Nueva política de industrialización. Vol. 7 de Análisis Estratégico para el desarrollo, Juan Pablos Editor, Consejo Nacional Universitario, México, 2011.

Ibarra, Carlos A., “México : la maquila, el desajuste monetario y el crecimiento impulsado por las exportaciones” Revista CEPAL, Núm. 104, agosto, México, 2011.

Ibarra, C., « La paradoja del crecimiento lento de México », Revista de la CEPAL, n°95, Agosto 2008.

Palma, José Gabriel, “The Seven Main ‘Stylized Facts’ of the Mexican Economy Since Trade Liberalization and NAFTA”, Industrial and Corporate Change, vol. 14, n°6, 2005.

Puyana, Alicia y Romero, José, “La economía mexicana después de dos décadas de reformas económicas” Comercio Exterior, México, Vol. 57, Núm. 10, Octubre 2007.

Ros, Jaime, “Política fiscal, tipo de cambio y crecimiento en regímenes de alta y baja inflación : la experiencia de México”, en Lustig, Nora, Los grandes problemas de México. IX Crecimiento Económico y Equidad, El Colegio de México, México, 2010.

Salama Pierre, “Forces et faiblesses de l´Argentine, du Brésil et du Mexique” Revue Tiers Monde, Hors-série, Francia, janvier, 2010.


[1] ALENA avec les Etats-Unis et le Canada, entré en vigueur en 1994

[2] Dernière année pour laquelle existent des chiffres spécifiques pour les maquiladoras.

[3] En tant que membre de l’OMC

[4] Instituto Mexicano del Seguro Social.