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L’affaire méconnue du chemin de fer transocéanique du Honduras
Par Jean Bourdariat

5 février 2013

par Jean Bourdariat

De Balboa à Bolivar, les conquistadors étaient nombreux à rêver de réaliser une voie pour traverser l’isthme centro-américain, fine dentelle de terres et de montagnes rattachant les Amériques du nord et du sud. C’est en 1855 que fut ouverte la voie ferrée entre Panamá et Colón, construite par une entreprise des États-Unis. Un autre États-unien, Squier, fit au même moment la promotion d’une voie alternative par le Honduras. Un jour qu’il se déplaçait sur la côte pacifique, à proximité du golfe de Fonseca, il sentit sur son visage la fraicheur des alizés du nord-ouest, ordinairement arrêtés par la cordillère centrale. Il se rendit compte qu’une vaste étendue de terres planes la traversait jusqu’à rejoindre la mer des Caraïbes, et vit là une trajet idéal pour franchir l’isthme. Malheureusement, les manœuvres des propriétaires du chemin de fer de Panamá ne permirent pas à son projet de voir le jour.

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Un étonnant personnage s’en empara, un Français nommé Victor Herran. A 50 ans passés, celui-ci avait déjà vécu plusieurs vies. Jeune médecin, il avait émigré de France à 20 ans pour exercer à Cartagène, dans la Nouvelle Grenade (ce n’était pas encore la Colombie). Après l’indépendance, il accompagna des unités armées en tant que médecin, participa à l’exploration de la traversée Panamá-Colón à la demande de Simon Bolivar, s’installa au Costa Rica dont il fut ensuite le chargé d’affaire en Europe, créa une compagnie de navigation à Bordeaux puis une maison de commerce à San José. Il se rendit au Salvador pour lutter bénévolement contre une épidémie de choléra, aida Francisco Morazán - président déchu de la défunte Fédération centro-américaine - à s’enfuir, fut pour cela arrêté et condamné à être fusillé. Il en réchappa grâce à une habile négociation avec l’officier commandant le peloton d’exécution. Il fut alors nommé ministre plénipotentiaire du Honduras et du Salvador auprès de la Grande Bretagne, de la France et de l’Espagne, et devint un familier de Napoléon III. Son plus haut fait fut la négociation avec Lord Clarendon, Ministre de sa Majesté britannique, de la restitution au Honduras des Islas de la Bahia et du territoire des Moskitos.

Bénéficiant de ses titres et de sa connaissance de l’Amérique centrale, il obtint une sorte de blanc-seing de la part de l’un des nombreux généraux-présidents qui se succédèrent à la tête du Honduras pour réunir des fonds européens destinés à financer la construction du chemin de fer transocéanique.

L’étude publiée par la Revue d’histoire des chemins de fer expose comment les emprunts ont été contractés sur les places de Londres et Paris, comment les banquiers se sont servis les premiers, avant que des escrocs s’emparent de l’essentiel des sommes réunies, ruinant les épargnants, ne faisant parvenir que des montants dérisoires au Honduras . Ce petit pays allait passer rien moins que 80 ans à rembourser le capital et les intérêts de la dette contractée pour un chemin de fer dont seul un court tronçon, en mauvais état, aura été construit dans le nord.

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La débâcle du projet fut contemporaine de celle du Second Empire et de la défaite de 1870 contre la Prusse. Condamnée à de lourdes indemnités, la France s’enfonça dans la première grande dépression de l’époque moderne qui commença avec le krach de 1873. Manifestement, Victor Herran fut épargné par le ralentissement économique. Déjà propriétaire de vastes terrains dans le seizième arrondissement de Paris, où sous l’impulsion de Jules Ferry on construira dix ans plus tard le lycée Janson de Sailly, il fit l’acquisition en Médoc du magnifique château du comte de Gennes, aïeul d’un futur prix Nobel de physique, et du vignoble qui l’entoure. Riche, mais déconsidéré par la perte de ses relations politiques et par une série de procès, et bien que parvenant à ne jamais être condamné, il termina tristement sa vie dans son hotel parisien déserté.

Vous avez envie d’en savoir plus ? L’article complet, publié par la Revue d’histoire des chemins de fer n° 44 de février 2013, vous passionnera.

Jean Bourdariat