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Les gaz de schiste. Quelle est la position de leurs défenseurs ?

5 février 2013

Voici une présentation des arguments défendus par des acteurs qui tendent plutôt à crédibiliser le recours au gaz de schiste, et à envisager ses avantages tout autant que ses inconvénients. Les différentes prises de position sont issues d’une conférence « Les Gaz de Schiste. Les enjeux pour la France et l’Europe à la lumière de l’expérience polonaise », organisée le 23 janvier 2013 par l’Association des anciens étudiants de Sciences Po. Elle s’est tenue en présence d’un député UMP, d’un représentant de Total et d’un associé du cabinet Salans Pologne.

Le défi technologique

Les intervenants sont revenus sur plusieurs points faisant débat à propos de l’exploitation de ce gaz non-conventionnel. Ce terme signifie que si le gaz extrait est le même que le gaz conventionnel, c’est le contenant qui diffère. Le substrat est peu perméable, très compact, telle une roche, ce qui nécessite un mode d’extraction particulier. En plus de la forme gazeuse, l’énergie existe sous forme d’huile dans la roche mais on ne sait pas encore transformer cette dernière de manière rentable.

Les technologies utilisées ne sont pas nouvelles. La production de gaz de schiste résulte de l’association de deux techniques : la fracturation hydraulique et le forage horizontal. La fracturation hydraulique remonte à 1948 par exemple. L’aspect novateur réside plutôt dans sa combinaison avec le forage horizontal qui date des années 1980. Le forage horizontal permet logiquement d’obtenir plus de quantités de gaz, puisque l’on perce dans une réserve (plus longue que haute) La fracturation hydraulique s’avère déterminante pour recréer une perméabilité et ainsi obtenir du gaz. Elle implique l’introduction de liquide dans le sous-sol, souvent de l’eau. Les couches souterraines de gaz se trouvent en général à deux ou trois kilomètres de profondeur. Pour les atteindre, une succession de trous aux diamètres différents traversés par des tuyaux constitue le puits. Les parois externes sont rendues étanches, point déterminant pour la protection de l’environnement et cause des principaux accidents en cas de manquement au respect des règles en vigueur, notamment de préservation de l’environnement.

Les défis liés à la production sont multiples :
- l’eau : il s’agit à la fois de la protection des aquifères qui fournissent l’eau potable et de l’origine de l’eau utilisée lors de l’exploitation. Comme toute activité industrielle, la production de gaz de schiste consomme de l’eau, mais en quantité moindre que dans d’autres domaines industriels. Il n’est pas indispensable de se fournir en eau potable : au Danemark, certains projets proches de la mer pourraient se servir d’eau salée. La recherche travaille néanmoins à la diminution de l’usage de cette ressource.
- la gestion des contacts avec les riverains, associations écologiques et municipalités : cette question se pose notamment en Europe car le droit du sol est différent de celui des États-Unis où le propriétaire de la surface dispose également du sous-sol. En France le code minier visait à favoriser l’industrie et n’est plus adapté aux enjeux actuels. Les producteurs devront s’efforcer de minimiser les impacts et de favoriser le partage des ressources.
- la gestion des conséquences en surface : la production de gaz de schiste est une pratique industriellement intensive qui requiert de grandes zones exploitables. Malgré l’usage de ces technologies (forage horizontal et fracturation hydraulique), une quantité moins importante de gaz est récupérée que lors de l’exploitation de réserves conventionnelles. Il s’avère donc nécessaire de multiplier les forages dans le réservoir, ce qui peut poser problème dans des zones à l’habitat dense, contrairement aux aires de grands espaces comme aux États-Unis. Il s’avère déterminant de parvenir à réduire les implantations en surface pour envisager une exploitation en Europe.
- le climat qui peut compliquer les opérations, notamment sur en Amérique du Nord où des phénomènes de grande intensité ont régulièrement lieu.
- l’impact climatique : Comme toute énergie fossile, le gaz non-conventionnel participe à l’effet de serre mais son usage est moins polluant que d’autres ressources comme le charbon. Tout dépend de l’usage de ce gaz : s’il s’agit de produire plus au niveau national, la pollution augmentera, mais il en sera différemment si ce gaz se substitue à des importations (moins de transports) ou à d’autres énergies (comme le charbon, encore utilisé en Allemagne et au Danemark). Enfin, le gaz peut compléter les énergies renouvelables qui ne fonctionnent pas en permanence. Son utilisation pour la production d’électricité peut être interrompue très facilement, contrairement aux cas du pétrole et du nucléaire.

Risques réels vs risques improbables

Certains redoutent un risque de contamination du bas vers le haut. Le risque zéro n’existe pas, tout comme dans l’industrie pétrolière, mais il n’est pas le plus redouté par les industriels. Un seul cas de ce type d’accident a été recensé aux États-Unis et il ne concernait pas le gaz de schiste. En revanche, deux autres risques s’avèrent plus probables :
- une perte d’étanchéité du puits si les règles de construction n’ont pas été respectées, ce qui entraîne une pollution des aquifères à proximité ;
- un accident de camion ou une rupture de canalisation qui génèrerait une contamination par la surface. Les risques s’apparentent donc à ceux existants dans le domaine de la géothermie par exemple.

La plupart des problèmes mis en avant par les médias sur le territoire des États-Unis se trouvent dans des zones exploitées depuis la fin du XIXe siècle, avec des puits bouchés à l’ancienne et donc un fort héritage polluant. Les sources des contaminations observées sont donc plus complexes à déceler et méritent des analyses plus approfondies.

La fracturation hydraulique est-elle indispensable ?

Il existe des alternatives mais à ce jour, elles restent peu convaincantes, parce que plus coûteuses, moins performantes, et parfois plus risquées :
- le recours à la biotechnologie qui suppose l’introduction de bactéries dans le sous-sol ne marche pas ;
- la fracturation par explosion nucléaire ne peut pas être envisagée en raison des émanations de gaz radioactifs. La fracturation à l’aide d’explosifs conventionnels implique de hauts risques pour le transport ;
- la fracturation électrique ne permet pas d’obtenir un réseau de fissures équivalent à la fracturation hydraulique.
- la fracturation hydraulique se pratiquerait en Europe avec de l’eau. Le recours au diesel provoque une pollution du gaz. Du propane est parfois utilisé au Canada mais il est très inflammable et son usage pose problème en Europe, plus peuplée.

Conséquences géopolitiques

L’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis devrait rapidement permettre à ce pays de devenir autonome en gaz, et même de devenir exportateur. Entre 2002 et 2012, le gaz de schiste est passé de 2% à 37% de la production de gaz dans ce pays. L’avantage principal réside dans le prix, d’autant que l’usage du gaz est étendu (chauffage, électricité, pétrochimie).

Selon les pronostics actuels, l’ensemble Canada-Mexique-États-Unis deviendrait indépendant en termes d’hydrocarbures à l’horizon 2020. Cette situation engendre des conséquences géopolitiques considérables. En effet, la production du gaz de schiste permet d’envisager une autonomie et une indépendance énergétique des États-Unis inédites. Ce n’est pas un hasard si on note un désengagement international (Libye, Mali…). À l’inverse, sans le gaz, la Russie, vaste territoire sous-peuplé, n’a pas grand-chose à offrir, n’étant pas de fait une puissance exportatrice. D’où la vigilance des Russes sur les positions mondiales à l’égard du gaz de schiste.

Toutefois, étant donné le niveau très bas des prix actuellement, il n’est pas rentable d’ouvrir de nouveaux puits mais plutôt d’exploiter ceux existants.

Les États-Unis connaissent très bien leur patrimoine géologique, c’est-à-dire leurs sous-sols, mais quid du reste du monde ? En Asie, le potentiel reste mal connu. Mais comme la Chine possède d’importantes réserves en charbon, il n’est pas impossible qu’elle soit également dotée en gaz non-conventionnel. En Eurasie, il y aurait aujourd’hui 144 unités de gaz conventionnel contre 44 de non-conventionnel. Dans les Amériques du Nord (selon l’OCDE), pour 47 unités de gaz conventionnel on compte 67 unités de non-conventionnel. Les sous-sols européens demeurent très mal cernés, ainsi que leur éventuel potentiel pour la production.

Aujourd’hui, il existe 34 puits en Pologne, 8 en Allemagne, 3 en Suède et 3 au Royaume-Uni notamment. Tous permettent de débuter l’exploration ; aucun puits ne sert à la production en Europe. Lorsque du gaz a été détecté, il reste à déterminer s’il peut être exploité. Pour cela des tests sont nécessaires, qui impliquent le recours à la fracturation hydraulique.

Les industriels n’avaient pas anticipé le débat qui a explosé en Europe, et avec vigueur en France, parce qu’à leurs yeux, il aurait dû apparaître après la détection éventuelle de réserves.

Aujourd’hui, la fracturation hydraulique est interdite en France et en Bulgarie, où la prospection des réserves rendue impossible. D’autres pays l’ont autorisée, comme le Royaume-Uni, le Danemark et la Pologne.

Le cas polonais

La Pologne est le pays qui a le plus avancé dans l’analyse de ses sous-sols . La première concession pour l’exploration a été accordée en 2007, le premier puits vertical construit en juin 2010 et le premier horizontal en juin 2011. Ce sont surtout des entreprises étrangères qui ont pris ces projets en main (Canada et États-Unis). L’estimation des réserves reste problématique : entre 5300 milliards de mètres cubes (bcm en anglais) à 35bcm. Pour l’Institut géologique polonais, les réserves s’élèveraient à 345-768 bcm. La consommation annuelle polonaise atteint 15 bcm.

Actuellement la Pologne a attribué 113 concessions et 42 puits ont été creusés. On recense 10 recours à la fracturation hydraulique. La première concession de production ne sera pas accordée avant 2014. Un changement de loi est envisagé, qui augmenterait la part des revenus octroyée à l’État, ainsi que la création d’un Fonds intergénérationnel.

Les raisons ? La sécurité énergétique et la diversification des ressources (la Pologne dépend grandement des importations russes), le prix, la moindre émission, l’existence de lois protégeant l’environnement et un consensus politique et social (la majorité de la population est favorable). En outre, le contexte post-Fukushima a écarté tout recours au nucléaire.

Et la France ?

Alors que la situation économique de notre pays se dégrade, la facture énergétique française s’élève à 61,4 milliards d’euros, ce qui représente 88% de notre déficit commercial [sic]. La France a fait le choix du nucléaire au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; 99% de notre gaz est importé aujourd’hui. Le volume de gaz de schiste dans nos sous-sols reste incertain, et il existe un grand scepticisme de la population. Le choix qui permettrait son exploitation suppose un changement de l’opinion des Français dans leur rapport à l’énergie. La question du gaz de schiste est devenue un tabou en France, et le fait de ne plus en parler transcende les clivages politiques gauche/droite au profit du soutien aux énergies renouvelables (pourtant nos investissements en la matière ne représentent qu’1/16e de ceux engagés par l’Allemagne…). En 2011 a ainsi été votée l’interdiction de facto de l’exploration du gaz de schiste. Le gouvernement actuel n’est pas totalement fermé mais son accord avec les Verts l’empêche d’envisager tout changement (d’autant qu’il a eu du mal à faire passer la pilule au sujet de ses décisions dans le domaine du nucléaire).

Finalement, la question de la production de gaz de schiste demande une réponse politique : développe-t-on des ressources fossiles ? Assume-t-on des risques écologiques pour garantir une souveraineté énergétique, voire pour envisager un retour à la croissance économique comme aux États-Unis ? Le rapprochement des échéances électorales (notamment l’instauration du quinquennat) n’incite-t-il pas nos dirigeants à éviter la confrontation avec les citoyens, afin d’augmenter leurs chances de réélection sur le court terme, au détriment de décisions aux retombées plus lointaines ?

Humandee vous proposera bientôt une présentation des principaux arguments des plus sceptiques, mais dans l’attente, n’hésitez pas à réagir !