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Comment nourrir les 9 milliards d’habitants de la planète en 2050 ?

lundi 9 février 2009 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 mars 2012

En 2007 et 2008, la hausse des prix des produits alimentaires a provoqué dans certains pays les « émeutes de la faim ». Aujourd’hui, 850 millions de personnes sont sous-alimentées. Une personne meurt de faim dans le monde toutes les trois secondes . . .

Cependant, notre planète a été capable de nourrir une population qui a doublé entre 1960 et 2000. Durant cette période, la disponibilité alimentaire moyenne est passé de 2.500 à 3.000 kilocalories par habitant et par jour – bien sûr avec des disparités selon les régions et les pays.

Ce résultat a été obtenu car les superficies cultivées ont augmenté – d’environ 13 % – en 40 ans, les surfaces irriguées ont doublé de taille, le rendement des cultures a été multiplié par deux en Asie, en Europe et dans les Amériques du nord et du sud. Aujourd’hui, un quart d’hectare de terre cultivée permet de nourrir une personne pendant un an, alors qu’en 1960, il fallait près d’une demi-hectare (0,45 ha). Dans la région Sud-Méditerranée et Proche Orient, les rendements agricoles ont augmenté dans une moindre mesure (50 %) pendant ces 40 années. Ils ont aussi augmenté dans les pays de l’ex-URSS et en Afrique subsaharienne, où ils restent néanmoins inférieurs au rendement agricole dans les autres régions du monde en 1960. Le retard à rattraper est donc important.

Si les rendements agricoles ont pu être augmentés, c’est grâce à la modernisation de la production qui s’est réalisée au travers d’une très forte intégration verticale de la chaîne de valeur agroalimentaire. En amont de la production, des entreprises souvent internationales fournissent les semences, les engrais, les herbicides et pesticides qui favorisent des rendements élevés. En aval, les industries de transformation, des entreprises de services et la grande distribution jouent un rôle essentiel dans la valorisation des produits et la mise à disposition du consommateur. La modernisation s’est produite aux dépens des petits producteurs. La valeur ajoutée de l’agriculteur dans le prix d’un produit pour le consommateur est descendu à un niveau extrêmement bas (de l’ordre de 10%), et les initiatives telle le commerce équitable ne parviennent pas à le faire remonter. La pauvreté en milieu rural se maintient à un niveau élevé, due au manque d’emplois permanents, à des emplois saisonniers mal rémunérés et à la petite taille des parcelles cultivables.

Le défi alimentaire

Mais alors, peut-on espérer nourrir en 2050 la population de la planète, qui atteindra alors 9 milliards d’habitants, en croissance de 50 % ?

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Agriculture et alimentation en 2050
Présentation de la prospective du CIRAD et de l’INRA sur les systèmes agro-alimentaires à l’horizon 2050

Deux instituts français de recherche scientifique et développement, l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et le Centre International de Recherches en Agricultures pour le Développement (CIRAD) ont joint leurs forces pour construire une méthodologie prospective et pluridisciplinaire, afin re rechercher les réponses à cette question. Dénommée « AGRIMONDE », cette réflexion prospective démarrée en 2006 couvre la planète entière. Elle s’appuie sur la description des écosystèmes élaborée de 2001 à 2005 par un groupe international d’experts sous l’égide des Nations-Unies dans le cadre de l’initiative MEA (Millenium Ecosystem Assessment). Le découpage de la planète en six régions – pays de l’OCDE, Amérique latine, Sud de la Méditerranée et Proche Orient, Afrique sub-saharienne, pays de l’ex-URSS, Asie – est issu de l’initiative MEA. Suivant ce découpage, les chercheurs réunis par le CIRAD et l’INRA ont comparé la production et la consommation de produits alimentaires au travers d’une unité de mesure commune, les kilocalories consommées par habitant ou produite par hectare. Des formules de conversion entre produits animaux et végétaux ont été conçues. Un modèle d’équilibre entre la production et la consommation a été élaboré.

La prospective 2050

Les résultats définitifs de la prospective AGRIMONDE devraient être rendus publics au cours du premier semestre 2009. Des résultats intermédiaires ont été publiés en 2008, venant compléter les connaissances acquises.

Les pays de l’OCDE, l’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne sont les régions du monde qui disposent des plus importantes ressources naturelles pour l’agriculture – terres cultivables, eau, forêts – relativement à leur population. Il existe d’importantes réserves de terres cultivables en Afrique, et surtout au Brésil, qui ambitionne d’être la « ferme du monde ».

Ce n’est pas le cas de l’Asie ni de la région du Sud-Méditerranée & Proche-Orient, dont respectivement 75 % et 87 % des terres cultivables sont déjà exploitées. Ces deux régions ne peuvent pas aujourd’hui s’auto-alimenter ; elles ne le pourront pas non plus en 2050. Le manque d’eau est un autre problème. La situation est d’autant plus critique pour la région du Sud-Méditerranée & Proche-Orient que celle-ci verra la population à nourrir augmenter de100 millions de personnes d’ici 2050, d’autant plus que les scénarios climatiques conduisent à prévoir une augmentation de la température, un plus grande rareté de l’eau et donc un moindre rendement des cultures. L’Afrique souffre aujourd’hui d’un déficit alimentaire. Sa population augmentera considérablement – elle pourrait presque tripler au XXIème siècle et atteindre 2 milliards de personnes. Heureusement les superficies disponibles et les caractéristiques des écosystèmes devraient permettre de nourrir cette population, mais sous la condition exprès d’une amélioration radicale de la gouvernance des pays et de la région.

Les évolutions des régimes alimentaires jouent un rôle important dans l’évaluation des besoins : en effet la demande de produits d’origine animale augmente à mesure que progresse le niveau de vie. Le rendement de la production de ces produits est inférieur à celui des végétaux. Produire des protéines animales est plus coûteux et consomme beaucoup plus d’eau : il faut 1.000 mètres cubes d’eau pour produire 1.000 kg de blé, mais il en faut autant pour produire 77 kg de viande de bœuf.

La prospective AGRIMONDE arrive à la conclusion qu’il sera possible de nourrir les 9 milliards d’habitants de la planète en 2050. Cette conclusion rassurante ne prend pas en compte le changement climatique au plan qualitatif (il l’est au qualitatif). L’hypothèse de grandes vagues de migrations économiques ou environnementales) est écartée. Ne sont pris en compte que des flux de migrations dits normaux, concernant une centaine de millions de personne sur la pariode de 40 ans d’ici à 2050.

Cependant, pour atteindre l’objectif d’importantes conditions doivent être remplies :
- les habitudes de consommation doivent évoluer ; il faut atténuer le lien entre hausse de revenu et augmentation corollaire du volume consommé.
- des investissements considérables doivent être engagés en infrastructures – pour l’acheminement et la réduction des pertes – et en recherche et développement : il s’agit de parvenir à augmenter les rendements tout en développant des systèmes agraires préservant les écosystèmes et suffisamment robustes pour résister au changement climatique.
- les gouvernements doivent développer des politiques locales et globales coordonnées, pour adapter les systèmes agraires, infléchir les habitudes de consommation, organiser et réguler le commerce des produits alimentaires, exporter vers les régions en déficit alimentaire.

La prospective AGRIMONDE distingue des variantes au scénario selon que l’on vise une disponibilité alimentaire moyenne de 3.000 ou de 3.500 kilocalories journalières par habitant, et selon qu’on limite ou non la croissance de la consommation de protéines d’origine animale. Parvenir à 3.500 kilocalories est plus difficile pour des raisons écologiques (préservation des écosystèmes, rareté de l’eau), sociales (débordement de très grandes villes sur des zones cultivables, pauvreté dans les zones rurales, préservation des populations indigènes) et géostratégiques (rareté des superficies cultivables disponibles).

Interrogations et agenda

La prospective amène toute une série de questions vitales auxquelles il va falloir répondre, parmi celles-ci :
- comment prévenir les conflits qui pourraient s’amorcer autour de l’accès à l’eau, à la terre, à l’alimentation ?
- quel sera l’impact du changement climatique sur la sécurité alimentaire ?
- de quelles marges de manœuvre disposons-nous pour augmenter les disponibilités alimentaires ?
- quelles sont les limites à la résilience des populations ?
- des stocks physiques ou virtuels peuvent-ils favoriser la stabilisation des prix – internationaux et domestiques – des produits agricoles ?
- quelles peuvent être les conséquences à long terme des investissements fonciers étrangers ?
- comment créer des emplois et des revenus dans les régions dont la vulnérabilité alimentaire est forte ?
- comment alimenter des villes immenses ?
- quelle politique nutritionnelle et de santé faut-il déployer ?

Il ne sera possible d’apporter des réponses que si l’on parvient à faire travailler ensemble des chercheurs et des experts de champs disciplinaires différents : agronomes, économistes, sociologues, anthropologues, géographes, hydrologistes, ingénieurs, … Le rôle des politiques et des ONG est essentiel pour que les enjeux soient expliqués et compris par les populations, et pour que soient réunies les conditions d’une prise de décision en temps voulu.

Des événements importants sont prévus dans l’agenda à court terme. Le scénario AGRIMONDE – quantitatif et qualitatif – doit être rendu public dans les prochains mois. Un réseau international d’experts en agriculture et sécurité alimentaire va être créé sur le modèle du GIEC (IPCC en anglais, pour Intergovernmental Panel on Climate Change). Le « CGIAR » (Consultative Group on International Agricultural Research) des Nations Unies va être réformé au début de 2010.

Dés à présent, une mobilisation mondiale des gouvernements et une communication sur la situation et sur les défis sont indispensables et urgentes.

P.-S.

Millenium Ecosystems Assessment : http://www.greenfacts.org/fr/ecosystemes/index.htm

Agrimonde : http://www.paris.inra.fr/prospective/projets/agrimonde

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