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Blues, racisme et reconnaissance

par Jean Bourdariat

jeudi 10 juillet 2008 - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

La naissance du blues

Le blues est né au début du XXème siècle parmi les populations noires travaillant au ramassage du coton dans les grandes propriétés du sud des Etats-Unis. C’était le temps du racisme institutionnalisé par les lois organisant la ségrégation raciale. Au départ et pendant plusieurs dizaines d’années, le blues a été la très simple association d’une voix masculine ou féminine et d’une guitare sèche. Parfois la guitare sèche était remplacée par une flûte rustique à un ou deux trous, ou par le rythme d’un manche à balai cognant un plancher de bois.

De nombreuses chansons, celles de Mississipi John Hurt, de Skip James ou de Lightning Hopkins par exemple, commencent avec la guitare, ensuite la voix entonne son chant et monte tranquillement des graves vers un peu plus d’aigües. Elle revient après quelques instants à la note de départ (a), comme si le chanteur se levait de son banc, tournait en marchant devant lui sur le sol poussiéreux et revenait s’asseoir, ainsi qu’un animal de la savane parcourant à longueur de journée la cage qui le retient. La guitare n’est parfois qu’un léger accompagnement rythmé de la voix. A d’autres moments, la virtuosité du guitariste fait échapper les notes qui s’envolent et tournent comme des papillons blancs qui s’évadent en grappe, puis revient sur terre en laissant entendre des accords modulés et plaintifs.

D’autres chansons de blues sont criées par une voix en colère qui demande s’il y a quelqu’un dans le ciel, c’est par exemple la voix de Son House ou celle de Blind Willy Johnson. Le ton rauque et haché du chant et le déchirement de la gorge sont projetés au visage de l’auditeur.

Le blues est une musique très différente de celle des gospels, même si la plupart des chanteurs de blues aimaient le gospel et se rendaient à l’office le dimanche. A la fin des années 1920, la notoriété de certains bluesmen est parvenue aux oreilles de producteurs blancs qui commencent à les enregistrer avec les moyens de l’époque. Pour ces chanteurs, gagner quelques dizaines de dollars grâce à leurs chansons étaient un espoir insensé. Malheureusement, la crise de 1929 interrompt ce début de reconnaissance. Les quelques chanteurs de blues qui ont été distingués retournent dans leur champ de coton, leur blanchisserie ou leur usine.

Le racisme

Pendant les 20 ans qui suivent, le blues reste d’abord une musique chantée par des noirs et pour les noirs. Le chanteur professionnel passe sa vie en autobus ; il se produit dans des cabarets d’une ville à l’autre du sud du pays. BB King, qui a aujourd’hui dépassé les 80 ans, raconte qu’à l’époque, s’il chantait bien, le patron du cabaret lui donnait deux cuisses de poulet. Si c’était moyen il n’en avait qu’une. Si c’était mauvais, il ne recevait rien du tout.

A cette époque, Memphis était le cœur du pays du blues, et plus encore Beale Street, une rue devenue emblématique, dont les bulldozers et les nouvelles construction ont maintenant fait perdre la magie. Le chanteur de rock Jim Dickinson vivait enfant à Memphis. Il est de la même génération que Bob Dylan. Adolescent dans les années 1950, Dickinson s’est dit hypnotisé et envoûté par le blues. Mais à cause des barrières raciales, il raconte qu’il n’y avait pas accès et qu’il n’a pu entendre que très peu de cette musique : « Beale Street était à Memphis un îlot noir au milieu d’un océan blanc », disait-il.

Un passeur

Sam Phillips aura joué un rôle de « passeur » sans doute décisif entre les cultures des communautés noires et blanches des Etats-Unis. En 1950, il ouvre à Memphis une maison de production dont la devise est : « nous enregistrons n’importe quoi n’importe où n’importe quand ». Dénué de préjugé racial, il aura la confiance des plus grands chanteurs noirs : Howlin’Wolf, BB King, Ike Turner, Rosco, Rufus Thomas, James Cotton. Il trouvera son rôle de « passeur interculturel » en cherchant à faire passer le style et le feeling des musiciens noirs vers des chanteurs blancs. C’est ainsi qu’il sera le découvreur d’un chanteur blanc du sud, pauvre et inconnu, Elvis Presley « Il n’y avait pas de noir plus pauvre que lui » disait Sam Phillips.

Peu avant sa mort en 2003, Sam Phillips, qui était blanc, raconte cette époque à Ike Turner, : « Ce qu’on m’a le plus reproché, c’est que les noirs étaient pas pareils que les blancs. Moi je connaissais tout le monde, mais pas d’agitateur raciste, rien. Et les gens ne comprenaient pas ce que je fabriquais avec une bande de nègres. C’est l’exacte vérité, j’ai travaillé avec les plus grands mais les autres [blancs] venaient me dire ‘t’as pas du avoir de séance hier, ou alors tu t’asperges au déodorant …’. C’était cruel, vraiment cruel. Mais tu crois que je les engueulais ? J’aurais joué leur jeu si je les avais engueulés ! J’ai continué à faire mon truc. Je me disais : il faut qu’on crée quelque chose de vraiment bon et qui, peut-être, en même temps, aurait un effet durable sur ce que pensent les humains les uns des autres ».

Ike Turner lui répond : « Tu m’as pas fait me sentir noir, ou effrayé, ou obligé de m’asseoir là-bas, ou d’entrer par la porte de derrière ».(b)

La reconnaissance

La musique va avoir une efficacité thérapeutique étonnante auprès des populations racistes du sud des Etats-Unis. Vers la fin des années 1950, dans la foulée d’Elvis Presley et grâce à des personnes comme Sam Phillips, les groupes de rock adoptent le style musical du rythm’n blues noir. « Ils ont copié le style noir, ou essayé d’imiter. En tout cas ils ont emprunté beaucoup », s’offusque Ike Turner. Mais ces emprunts ont ouvert un chemin entre les deux cultures qui ne se refermera plus. Au festival de Newport, en 1963 et en 1964, les chanteurs de l’avant guerre sont tirés de leur maison misérable, de leur hôpital, de leur maison de retraite. Skip James, qui ne s’était plus produit depuis 33 ans, se met à jouer devant un jeune public majoritairement blanc, retrouvant ses marques comme s’il n’avait jamais quitté la scène.

Un jour des années 1960, BB King et son groupe arrivent à Memphis pour un concert. Devant l’immeuble où se trouve la salle, une file de jeunes blancs fait la queue qui s’allonge tout autour du bloc. BB King demande au chauffeur de bus de repartir et de chercher la bonne salle car il pense qu’il s’est trompé d’adresse. Le chauffeur repart, mais revient quand même se garer devant le même immeuble. A son entrée en scène, tout le public blanc se lève et se met à applaudir debout BB King, qui se met à pleurer. Lui qui toute sa vie n’avait chanté que devant un public noir se retrouve pour la première fois devant un salle remplie à 90 % de blancs.

Le 4 avril 1968, Martin Luther King est assassiné. Tout le sud des Etats-Unis s’embrase. Tout le sud ? Non. Il n’y aura pas d’émeute à Memphis. Grâce à l’action de pionniers, le blues est désormais un style musical partagé par une partie des populations blanches et noires. La musique a ouvert des passerelles qui ont rendu les barrières raciales moins insupportables.

(a) C’est le fameux rythme "AAB" du blues, repris des chants et danses populaires d’Europe, notamment irlandais.

(b) D’après le film « La route de Memphis » de Richard Pearce et Robert Kenner

P.-S.

Pour ceux qui aiment cette musique, il faut voir absolument « The Blues », la remarquable série de 7 films produite par Martin Scorsese, Wild Side Video

1 Message

  • Blues, racisme et reconnaissance

    10 avril 2010 10:14, par Catherine Pizon
    Bel article, très émouvant ... Seule la musique a et aura la capacité de réunir les hommes ! Voyez le succès de Scott Joplin actuellement à Paris (Treemonisha) ! (en lien l’adresse de notre site, pour information...la musique, les préjugés racistes...)

    Voir en ligne : Chevalier de Saint-Georges

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