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De plus en plus d’insécurité économique dans le monde

L’exemple de l’Amérique latine

mardi 9 décembre 2008 par Jean Bourdariat - Mis à jour le mardi 20 novembre 2012

Au cours de la décennie 1990, le revenu par habitant en Amérique Latine a augmenté plus rapidement (2 % / an en moyenne) que durant la décennie 1980 où la crise de la dette avait engendrée une récession. Mais ce taux de croissance reste inférieur à ce qu’il était avant 1980. Selon une enquête réalisée dans 14 pays et publiée par le Wall Street Journal, les latino-américains sont devenus plus pessimistes quand à l’avenir. Ils étaient moins nombreux, à la date de l’enquête, à penser que leurs enfants vivraient mieux qu’eux.

Les années 1990 ont été en Amérique Latine celles de la mise en œuvre des thèses libérales impulsées par les bailleurs de fonds. Dès 2001, Dani Rodrik, professeur d’économie à Harvard, écrivait que l’insécurité économique qui en est résulté menaçait « l’acceptabilité politique des réformes visant à poursuivre l’ouverture des marchés ». L’enquête déjà citée a fait remonter que la très large majorité des personnes interrogées, quel que soit leur âge et leur classe sociale, était favorable à une augmentation des dépenses de sécurité sociale. Trois facteurs sont la cause de cette plus grande insécurité économique :
- d’abord la récession causée par les politiques d’ajustement de la période 1980-90, qui ont affaibli les systèmes de sécurité sociale ;
- ensuite les mouvements « erratiques » de capitaux qui ont provoqué ou renforcé la volatilité macroéconomique ;
- enfin l’inadéquation de la réponse apportée par les institutions sociales et politiques aux attentes de la population.

La réalité de l’insécurité économique

Dans les années 1980, la baisse des revenus réels est de l’ordre de 20 %, avec des extrêmes au Brésil (-10 %) et au Pérou (-30%). Le revenu par habitant au Mexique, au Pérou et au Venezuela était en 1997 inférieur à celui de 1981. Les statistiques établies par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour 7 pays au cours de la décennie 1990 montrent que partout, la proportion d’emplois « non protégés » a augmenté. La très grande majorité des nouveaux emplois apparaissent dans l’économie informelle. Le niveau de syndicalisation a diminué partout, sauf au Chili.

Dani Rodrik a calculé un indicateur d’ « Insécurité Economique à Long Terme », défini comme la probabilité, exprimée en %, que le revenu par habitant baisse de 5 % au cours d’une année. Le calcul montre que cette probabilité était de 3 % dans les années 1960 et 4,6 % dans les années 1970. Elle monte à 23,3 % dans les années 1980, et redescend à 8 % dans les années 1990. Cette dernière valeur de l’indicateur d’insécurité économique à long terme montre que l’insécurité économique des années 1990 s’était maintenue à peu près au double de celle de la période 1960 – 1980, ce qui justifie le sentiment d’insécurité des populations exprimé dans l’enquête du Wall Street Journal.

L’insécurité économique est ainsi bien réelle ; ce n’est pas seulement un ressenti de la population.

Des politiques inadaptées pour faire face à la récession des années 1980

Rodrik fait un comparatif entre la réaction des gouvernements des pays d’Amérique latine à la récession des années 1980, et celle du gouvernement des Etats-Unis à la grande dépression des années 1930. Il observe que le rebond de l’Amérique latine a été plus lent que celui des USA. Dans les deux cas, la crise a fait perdre à la classe moyenne sa confiance dans le système privé d’assurance des risques sur le marché du travail. La protection sociale est devenu une préoccupation première, et les classes moyennes ont recherché la solidarité plutôt que de rester dans l’individualisme.

Aux Etats-Unis, le gouvernement de Roosevelt avait réagi à la dépression par des innovations majeures qui ont renforcé le rôle du gouvernement dans l’économie : grands travaux, sécurité sociale, allocations chômage, nationalisations, renforcement du rôle des syndicats.

La réaction de l’Amérique latine à la récession des années 1980 a été totalement différente. Après la crise de la dette causées par des Etats impécunieux, « les gouvernements étaient considérés plutôt comme un problème que comme une solution ». L’idée admise, qu’on a appelé le "consensus de Washington" était qu’il fallait restreindre le contrôle de l’Etat (privatisations) et accroître la liberté des marchés de biens, de services et de capitaux.

Ainsi, contrairement aux Etats-Unis lors de la grande dépression, l’Amérique latine a réduit la protection sociale alors que les risques pour les travailleurs augmentaient fortement.

La volatilité macroéconomique

En Amérique latine, la volatilité des revenus des ménages lors de variations de la production intérieure, est deux fois plus élevée que dans les pays industrialisés. Elle est illustrée par des études qui montrent que

Au Mexique, au Pérou et au Venezuela, la volatilité des salaires réels a augmenté, le Chili étant une nouvelle fois une exception. Cette comparaison est effectuée entre les décennies 1980 et 1990. Plusieurs facteurs ont renforcé la volatilité macroéconomique : ce sont l’instabilité de la balance des échanges, les mouvements de capitaux et enfin, les politiques monétaires qu’il qualifie d’ « erratiques ». Les flux – entrée ou sortie – de capitaux réagissent à des « chocs » macroéconomiques. L’inversion du sens de ces flux est une cause de renforcement de ces chocs, et donc de la volatilité.

Rodrik juge que les politiques monétaires n’étaient pas adaptées à la situation et que l’arme du taux de change a été mal utilisée. Lorsque les termes de l’échange se dégradent, la baisse de la valeur de la monnaie permet d’éviter un ajustement des prix internes qui demande du temps pour parvenir à modifier les données macroéconomiques, et qui est douloureux pour les populations. Dans le cas de l’Amérique latine, « plutôt que de laisser le taux de change nominal se déprécier suffisamment pour doper l’économie réelle, on a préféré restreindre les conditions monétaires afin d’empêcher toute dépréciation ». Sous l’influence des entrées de capitaux, l’évolution du taux de change était à l’opposé de ce qu’aurait requis la situation économique : on a pu observer une appréciation du taux de change quand les termes de l’échange se dégradaient ! La compétitivité des produits des pays de la zone se dégradait encore plus et accentuait le déséquilibre de la balance des échanges. Les pays entraient ainsi dans une spirale infernale dans laquelle les flux de capitaux réduisaient la compétitivité, et donc les termes de l’échange, accroissant la volatilité des données macroéconomiques et par conséquent la volatilité des revenus, face à laquelle le filet de sécurité de la protection sociale n’était plus opérant.

La faiblesse des institutions participatives

Plus forte est la participation politique des populations, plus faible est la volatilité du PNB et le niveau de l’inflation : « ce sont les sociétés politiquement les plus ouvertes, et où la participation des citoyens est la plus forte qui s’adaptent le mieux aux chocs externes », écrit Rodrik. La démocratie n’est pas seulement le moyen de choisir des dirigeants politiques ou d’en changer quand ils ont échoué. Elle permet aussi d’expliquer aux populations la situation dans laquelle le pays se trouve et les solutions que proposent les politiques pour améliorer cette situation, et de parvenir ainsi à dégager un consensus.

En Amérique latine, malgré la transition démocratique qui a permis d’en terminer avec les régimes autoritaires, les institutions participatives restent faibles. Les syndicats devraient jouer un rôle important d’expression, de pression sur la sphère politique et de participation à certaines décisions, mais ils se sont affaiblis dans tous les pays (à l’exception du Chili). Le taux de syndicalisation est tombé de 48,7 % (1986) à 25,4 % (1995) en Argentine, de 54 % (1989) à 31 % (1991) au Mexique, de 25,9 % (1988) à 14,9 % (1995) au Venezuela, de 11,2 % (1985) à 7 % (1995) en Colombie.

Pour expliquer cette baisse, il faut se souvenir qu’avant 1980, les syndicats avaient été très largement associés à la politique populiste et protectionniste des gouvernements. La faiblesse des syndicats est dommageable pour la société latino-américaine, car la participation des travailleurs au système économique et social dans lequel ils évoluent est nécessaire, et c’est une des raisons d’être des syndicats que de parvenir à susciter et organiser cette participation.

De plus au moment où les gouvernements auraient dû mettre tout leur poids pour protéger les citoyens des conséquences de la récession, la classe politique était fortement déconsidérée, avec des accusations de corruption des hommes politiques, de clientélisme des partis, et des institutions – parlement, présidence – souvent considérées comme inefficaces. La désaffection des citoyens a aussi été nourrie par des à-coups politiques dans certains pays – gouvernement par décret, mutineries, « coups » présidentiels – lesquels heureusement ne sont pas allé jusqu’à la restauration de dictatures dont la région s’était difficilement débarrassé. Selon une enquête du Latinobarómetro , seul un latino-américain sur deux serait un démocrate convaincu et jugerait la démocratie préférable à toute autre forme de gouvernement. Une fois de plus le Chili – où les conditions de vie des citoyens se sont améliorées dans les années 1990 et où n’a pas sévit la volatilité évoquée plus haut – fait figure d’exception. Sans doute l’arrivée au pouvoir de la « concertation » de centre-gauche y a-t-elle contribué après la fin de l’ère Pinochet. Dans une enquête réalisée en 1997, plus de 80 % des employeurs chiliens considéraient que les syndicats contribuent à l’instauration de bonnes relations de travail, tandis que 65 % des responsables syndicaux jugeaient que les employeurs facilitent l’exercice de leur rôle pour les syndicats.

Une insécurité économique qui se maintient à un niveau élevé

L’insécurité économique s’est maintenue a un niveau relativement élevé à la fin des années 1990 en Amérique Latine. L’insécurité économique est la conséquence de la moindre protection de l’emploi et de la volatilité des revenus des ménages, alors que la faiblesse des institutions publiques et sociales a empêché de mettre en place les programmes de protection sociale permettant de réduire les conséquences des situations de chômage subies par la population.

Pour réduire l’insécurité économique, trois conditions doivent être réunies :
- 1) l’instauration de programmes de protection sociale ;
- 2) des politiques macroéconomiques permettant de stabiliser l’économie « réelle » par une réduction de l’influence des marchés financiers ;
- 3) des institutions politiques et sociales plus légitimes et représentatives.

L’Amérique latine cumule deux handicaps très forts : les inégalités sociales les plus fortes du monde et une trop grande volatilité de l’environnement économique. Si le véritable enjeu – réduire les tensions entre les forces du marché et le besoin de sécurité économique – est enfin exprimé, ce qui est une bonne chose, la mauvaise c’est que ni les économistes, ni personne ne sait encore quelles solutions permettraient de faire face à cet enjeu.

P.-S.

Pour en savoir plus : Rodrik Andi, (2008), Nations et mondialisation, Editions La Découverte, Paris