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Krugman, augure lucide de la crise financière

par Jean Bourdariat

samedi 18 octobre 2008 par Jean Bourdariat - Mis à jour le mardi 17 juillet 2012

Paul Krugman, professeur à Princeton, vient d’obtenir le prix Nobel d’économie. Il s’est fait connaître très jeune, à 25 ans, pour son modèle de crise de la balance des paiements. Il a montré alors que lorsqu’un pays voulait soutenir le cours de sa monnaie mise à mal par l’inflation, il consommait inutilement ses réserves de change avant qu’une attaque spéculative conduise à une dévaluation en catastrophe

Histoire immédiate : selon l’économiste péruvien José Oscategui, le Pérou a dépensé 4 milliards de dollars de ses réserves depuis 6 semaines pour défendre sa monnaie, le Pérou va-t-il subir une attaque spéculative ?

Un discours iconoclaste

La notoriété de Krugman a grandi avec un discours iconoclaste, à contre-courant des idées néo-libérales des conservateurs américains des dix dernières années. Dans son billet du New York Times du 13 octobre 2008, il explique que Georges Bush a fait partir tous les économistes compétents de la Maison Blanche. Il n’y en avait plus aucun au Trésor, d’une stature suffisante, pour s’opposer au premier plan d’Henry Paulson, stupide selon Krugman, qui était de racheter les titres hypothécaires « toxiques ». Le rachat de ces titres aurait allégé le fardeau des banques, ce qui aurait bénéficié immédiatement aux actionnaires.

Krugman a été le disciple d’un autre économiste, Jhagdish Bhagwati, lui aussi iconoclaste : au début de la grande période d’ouverture des échanges commerciaux (années 1960-1970), à contre-courant des discours ambiants, Bhagwati expliquait que les unions douanières étaient préjudiciables au bien-être des gens.

Histoire immédiate : que comprendre de Bhagwati, alors que ses idées remettent en question tout le système d’échanges commerciaux qui a généré, quoiqu’on en pense, 15 ans de très forte croissance dans le monde ?

Paul Krugman a été récompensé pour sa théorie du commerce qui met en cause celle de Ricardo lequel, au début du XIXème siècle, avait posé le principe que le commerce était fondé sur la spécialisation : par exemple l’Argentine exporte du soja, le Japon lui vend des voitures. Krugman a remarqué qu’en fait le gros du commerce se concentrait entre un petit nombre de pays qui s’échangaient des produits identiques. Il a développé (1979) le concept de la « concurrence imparfaite », dans lequel à qualité et prix sensiblement égaux, l’entreprise innovante l’emporte.

L’intuition du comité Nobel

Le comité Nobel de la Banque de Suède a fait preuve d’une intuition étonnante en ayant choisi Paul Krugman pour le prix Nobel quelques semaines avant que n’éclate la crise financière. Pour Krugman, la crise est complexe mais les fondements sont simples :
- l’éclatement de la bulle immobilière a fait perdre beaucoup d’argent à ceux qui avaient financé leurs achats par des crédits hypothécaires,
- ces pertes ont amené les banques à un montant de dettes excessif et un capital trop faible,
- pour se financer, les banques ont vendu des actifs, ventes qui en ont abaissé la valeur et réduit encore leur capital. L’économiste péruvien José Oscategui explique que pour Krugman, réduire les impôts des plus riches et diminuer le rôle de l’Etat n’a pas permis à l’économie de croître plus. Au contraire, ces réductions ont affaibli les classes moyennes et l’économie des Etats-Unis. Krugman énonce que si les banques doivent être sauvées comme doivent l’être les institutions publiques, elles doivent alors êtres régulées comme celles-ci.

En voulant racheter les « titres poubelles » des banques, Henry Paulson, le secrétaire au finance de G. Bush, a failli faire la même chose qu’au Pérou, où le sauvetage de deux banques profita aux actionnaires qui avaient eux-mêmes mis ces banques en difficulté. L’une de ces banques a perçu du gouvernement péruvien 312 millions de $ en 2006. C’est pourquoi le gouvernement des Etats-Unis a perdu plusieurs semaines pour trouver une réponse à la crise. La solution est venue de Gordon Brown, qui, invité à Paris, a suivi exactement le chemin esquissé par Krugman, amenant les pays européens à décider de prendre des participations au capital des banques. Les autres actionnaires ne sont pas récompensés puisqu’ils perdent une partie de leurs droits au profit des Etats. Dans quelques années, lors du retour à bonne fortune que tout le monde espère, les Etats pourront vendre leur parts du capital des banques, sans occasionner des pertes que devraient supporter les contribuables.

Des questions sans réponses

Nous ne sommes pas au bout de la crise, nous nous trouvons maintenant sur la première marche d’une escalier qui en comporte d’autres avec bien des interrogations :
- Le manque de régulation des marchés financiers est-il un problème en soi, ou bien met-il en cause certains principes du libéralisme ?
- Allons-nous changer de modèle de croissance, avec un économie moins centrée sur l’accumulation de biens et plus sur le bien-être des gens ?
- Le nouveau modèle de croissance, si on en change, ne risque-t-il pas de causer un ajustement des modes de production générant un chômage insupportable pendant plusieurs années ?
- Les dirigistes, marxistes, nationalistes, dont l’échec économique planétaire est connu et reconnu depuis les années 1980, vont-ils tenter de vendre à l’opinion public des recettes éventées dans un nouvel emballage ?
- Le pays qui prendra le leadership pour imposer de nouvelles solutions de régulation sera-t-il une nation doté d’un système de gouvernement démocratique ?

Il va nous falloir plus que la boule de cristal de Krugman, prix Nobel d’économie, pour répondre à ces questions …

A lire

- Paul Krugman, Gordon does good, The New York Times, October 13th, 2008, http://www.nytimes.com/2008/10/13/opinion/13krugman.html ?pagewanted=all
- Jose Oscategui, La crisis que nos amenaza y el Premio Nobel de Economía, in La Republica (Perú), http://www.larepublica.com.pe/content/blogcategory/144/645/
- Sylvain Cypel, Le Monde, 15 octobre 2008