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Psychologie du métissage

par Jean Bourdariat

samedi 12 juillet 2008 - Mis à jour le vendredi 21 décembre 2012

Dans cet article, nous tentons de montrer comment les questions de diversité et de métissage, loin de se limiter au champ de la sociologie, trouvent des résonances à l’intérieur de chacun de nous, et plus particulièrement par ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.

Il ne se passe pas de jour sans que, dans le monde, en Europe, en France, des différences culturelles ou ethniques suscitent des conflits, une déclaration agressive d’un leader politique, ou l’affrontement armé d’un groupe de population contre un autre groupe plus faible. De manière générale, nous avons une très grande difficulté à aborder des sujets touchant aux communautés, aux races, au métissage, à l’immigration, à la couleur de peau. Aucun humain n’est insensible à la diversité.

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Nos perceptions et nos jugements sont « ethnocentrés ». Nous voyons les populations du monde par le prisme de notre propre origine ethnique, géographique, culturelle et sociale. Nous sommes mal à l’aise car les mots et les concepts utilisés pour parler de diversité et de métissage ne sont pas neutres, mais chargés d’une histoire de significations sous-jacentes, parfois inconscientes. Ces significations, exprimées ou masquées, diffèrent selon les pays et les époques. Qui explore ces significations, sinon les anthropologues et les sociologues, spécialistes de ces questions difficiles et omniprésentes ? Il est important, et même crucial, que le débat ne se cantonne pas aux spécialistes. Les citoyens de ce pays doivent comprendre qu’il est important de comprendre pourquoi la diversité ethnique suscite des réactions si épidermiques, basées sur des stéréotypes et sur la méconnaissance totale de qui est l’autre.

Notre ambition est ici de présenter à des non spécialistes les résultats des recherches d’anthropologues et de psychologues qui se sont investi dans l’étude des phénomènes de métissage.

1. les notions de mélange ethnique et de pureté

L’universitaire Jean-Paul Zúñiga a examiné et comparé le sens des termes « pureté » et « métissage ». Dans presque toutes les époques de l’histoire, la notion de pureté a un but « excluant ». Dans la bible, la pureté est celle du peuple élu. Les autres peuples portent la tâche indélébile du péché originel. Avant 1500 en Espagne, « impur » ne voulait pas dire « sang mêlé », mais « souillé ». La noblesse espagnole devait démontrer la pureté de son lignage en produisant des certificats de pureté du sang des ancêtres sur trois ou quatre générations. Après la conquête de l’Amérique, des termes sont créés pour désigner les mélanges ethniques (par exemple mulâtre, à partir de mule, animal hybride). On recensera plus de quatre vingt mots différents pour désigner les différents types de métissages possibles. Le brassage est considéré comme négatif par la société coloniale, car il unit deux individus jugés de qualités différentes. Les « inférieurs » ont leur place dans la hiérarchie sociale qui se constitue, car ils constituent la force de travail indispensable au fonctionnement du modèle économique colonial. A cette époque, le métis n’est pas irrémédiablement marqué par l’origine indigène d’un de ses parents. Il peut s’intégrer dans le groupe hispanique s’il en adopte la langue, les usages et la culture.

Face à ces interprétations excluantes de la pureté, les notions « incluantes » sont exceptionnelles, comme dans le nouveau testament où la pureté est une qualité morale que chaque humain peut acquérir. Pourtant, l’inquisiteur catholique Juan Escobar del Corro développe en 1637 une idéologie de la pureté du sang en contradiction avec l’évangile. L’utilité fondamentale de cette idéologie est d’exclure. La question de la pureté religieuse est ainsi ramenée à un problème de pouvoir. En 1690, un jésuite, fray Benito de Peñaloza, expose au Chili que « le sang des goths s’est épuré par son mélange avec le sang espagnol. En Amérique, les Espagnols lavent de leur sang les tares naturelles des indigènes ». Un religieux peut ainsi affirmer que « la blancheur du teint d’une personne est le signe extérieur de sa vertu ».

Le XIXème siècle est tristement célèbre pour la théorisation des différences raciales à partir d’observations biologiques par des scientifiques très sérieux. Ainsi en France, l’éminent chirurgien et anthropologue Paul Broca (dont le nom est celui d’une rue et celui d’un hôpital à Paris) avait postulé que "la petitesse relative du cerveau de la femme [dépendait] à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle".

Le débat est toujours aussi intense et les conflits aussi nombreux de nos jours, de la politique de l’immigration en Europe à la protection de tribus amazoniennes isolées, des massacres d’étrangers en Afrique du Sud aux batailles entre jeunes mozabites et arabes à Gardaïa en Algérie. Le métissage (que les anglo-saxons nomment hybridity) ethnique ou culturel suscite une incompréhension profonde. Ces perceptions erronées, ces stéréotypes ne trouveraient-ils pas naissance en nous, avant de devenir des phénomènes sociologiques ?

2. La sensation de l’hybridité

Il n’est pas possible de comprendre l’hybridité si l’on n’analyse pas comment elle est ressentie. Ecoutons W.E.B. DuBois, sociologue afro-américain. Ce militant des droits des noirs aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle exprime son ressenti en tant qu’ « hybride » : « C’est une sensation particulière, cette double conscience, ce sentiment de toujours se regarder soi-même avec le regard des autres, de mesurer son esprit à l’aune d’un monde qui regarde à l’intérieur avec mépris ou pitié. On ressent toujours ce dédoublement, un Américain, un Nègre ; deux âmes, deux pensées, deux irréconciliables forces ; deux idéaux combattant dans un corps noir unique que sa force obstinée évite d’être écartelé ».

L’émotion est plus forte que la compréhension. Nous savons exprimer des sentiments, percevoir ceux des autres, mais beaucoup plus difficilement les expliquer. Les émotions peuvent-elles inhiber l’intelligence ?

3. La menace du stéréotype

Claude Steele, professeur de Psychologie à l’Université de Stanford, a étudié l’impact des émotions sur les résultats universitaires comparés des étudiants d’origine noire et blanche. La thèse de Claude Steele, lui-même afro-américain, est qu’au-delà de la classe sociale, le facteur racial diminue la performance académique des étudiants noirs. Il nomme ce facteur la « menace du stéréotype » (stereotype threat), défini comme la menace d’être perçu à travers la lentille d’un stéréotype négatif, ou bien la peur de faire quelque chose qui confirmerait ce stéréotype. La race d’un homme constituerait-elle une frontière à son expérience, à ses émotions, à ses relations ?

Pour diminuer le stress lié au stéréotype, l’homme réaligne son regard sur lui-même de sorte qu’il ne dépende plus de comment il vit la situation. Steele a appelé cet ajustement psychique la « désidentification », dont il dit qu’elle est un prix élevé à payer pour le confort psychique. C’est un prix que payent trop souvent les groupes qui font face à des stéréotypes négatifs puissants – comme les afro-américains à l’université ou les femmes dans les entreprises.

La menace du stéréotype est du domaine de l’émotionnel. La réussite des étudiants noirs dépend moins des exigences et de la motivation, que de la confiance que les stéréotypes concernant leur groupe ne seront pas un handicap dans leur parcours scolaire et universitaire. Daniel Goleman est un autre psychologue qui a acquis sa notoriété par son ouvrage sur l’intelligence émotionnelle . Selon lui, une partie centrale du cerveau contient une sorte de banque de données émotionnelles où sont emmagasinés nos moments de triomphe, d’échec, d’espoir, de peur, d’indignation et de frustration. Sur une impulsion extérieure, quand nous sommes déjà excédés, un signal de panique est déclenché dans le cerveau, des hormones de stress sont libérées dans le sang, qui mettent le corps en état de se battre, mais qui subsistent dans le corps pendant des heures. Chaque nouvel incident fait monter leur niveau. La mémoire active est inhibée et la pensée perd de sa cohérence.

Steele a prouvé que par son ancrage au plus profond de l’inconscient, le stéréotype dévastateur peut créer une perturbation mentale qui inhibe sérieusement les facultés intellectuelles. Goleman estime qu’une génération serait nécessaire pour qu’un groupe de population parvienne à surmonter la menace du stéréotype.

4. L’ouverture des concepts

Les psychologues nous expliquent les émotions. Les anthropologues nous proposent de nouveaux concepts pour progresser dans la compréhension des mélanges ethniques et culturels.

Les groupes de population de tous les pays du monde sont issus de mélanges ethniques et culturels plus ou moins complexes. Rien ne permet de justifier la permanence d’un stéréotype car aucun de ces mélanges n’est stable dans le temps. Hannerz , un anthropologue suédois, explique que les significations et les formes signifiantes ne sont durables que si elles sont constamment en mouvement et recréées. Il fait appel à la métaphore du « fleuve de significations », avec ses affluents, ses courants séparés, les confluences, les « piscines », les pertes, les viscosités, … qui exprime une série infinie de changements dans le temps et dans l’espace, avec des incertitudes, des incompréhensions, des pertes mais aussi de l’innovation. Ainsi les frontières ethniques et culturelles ne seraient pas des limites, mais des espaces de rencontres, d’opportunités, de création culturelle, d’apparition d’hommes hybrides, comme le disait Turner de la conquête de l’ouest :

« La frontière est le chemin de l’américanisation la plus rapide et efficace. Le territoire sauvage domine le colon. Il le trouve habillé à l’européenne, avec son métier, ses outils et son mode de voyage. Il le prend à la descente du train et le met dans un canoë de peau. Il lui enlève les vêtements de la civilisation et lui enfile une veste de chasse et des mocassins. »

L’exploration des comportements individuels face à la diversité est passionnante : chacun pourra faire l’expérience que, selon les moments et les environnements dans lesquels il se trouve, il sera un jour observateur appartenant à un groupe dominant, et un autre jour, membre d’un groupe ethnique ou culturel victime d’un stéréotype. Ceci nous amène en conclusion à formuler deux interrogations :

- De quelle manière parvient-on à s’exprimer sur les différences culturelles sans occulter le débat mais en évitant les stéréotypes ?

- Comment aider les personnes qui veulent agir en faveur de minorités ethniques pour qu’elle sortent d’une attitude compassionnelle – guidée par un besoin de reconnaissance élevé – analogue à celle des missionnaires qui accompagnaient les conquistadors ?

Il est important que chacun comprenne qu’il est important de comprendre, et fasse un effort, autour de lui et en lui, pour comprendre mieux le métissage et la diversité. Peu de gens ont conscience de cette nécessité de comprendre. Il faut multiplier les initiatives pour faire se parler les groupes ethniques et sociaux, en Amérique, en France et ailleurs.

Bibliographie

Zuñiga, Jean-Paul : La voix du sang : du métis à l’idée de métissage en Amérique espagnole, Annales HSS, mars-avril 1999, n°2 : 425-452

Steele, Claude : The Stereotype Threat, 1999, http://www.theatlantic.com/doc/199908/student-stereotype

Goleman, Daniel : L’intelligence émotionnelle T1 et 2, Robert Lafont, 1998-1999

Hannerz, Ulf : Flows, Boundaries and Hybrids : Keywords in Transnational Anthropology, Mana (Rio de Janeiro), 3(1) : 7-39, 1997