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Buenos Aires, capitale de l’Italie

par Jean Bourdariat

samedi 12 juillet 2008 - Mis à jour le vendredi 28 décembre 2012

La plus grande ville italienne n’est ni Rome, ni Milan, mais Buenos Aires. On estime que plus de 3 millions de descendants d’italiens vivent dans cette mégapole de 11 millions d’habitants. Une partie d’entre eux continue à avoir une influence sur la vie politique italienne. En 2006, Romano Prodi, le président du conseil italien, s’est fait élire à une faible majorité grâce au vote des sénateurs représentant les citoyens italiens expatriés, notamment celui du sénateur indépendant d’Argentine. Comment s’est déroulée l’émigration de masse qui a conduit à une présence aussi forte de l’Italie en Amérique du Sud ?

Cette histoire commence en 1526, quand Sébastien Cabot, un italien au service de l’Espagne, crée le premier établissement européen au bord du río Parana près de Rosario. A la fin du XVIIIème siècle, la couronne espagnole, qui contrôlait strictement jusqu’alors le commerce et les mouvements de navire entre l’Europe et les Amériques, instaure une nouvelle politique de libre commerce, qui ouvre la côte atlantique aux premiers immigrants venus d’Allemagne, de Hollande et d’Italie. Un siècle plus tard, 550 000 italiens, émigrés du travail, (emigrati per lavoro) se sont installés à l’étranger, dont 47 % en Amérique Latine, et seulement 9% aux USA.

La déferlante migratoire

En Europe, de 1830 à 1930, 60.000.000 d’hommes, de femmes et d’enfants quittent l’Europe, dont les deux tiers ont coupé totalement les liens avec leur famille et leur pays. Les italiens sont très nombreux parmi les émigrants. De 1876 à 1980, 27 millions d’entre eux ont quitté leur pays, environ 3 millions ont émigré en Argentine. C’est chaque jour un village de 650 habitants qui disparaît d’Italie.

La déferlante migratoire italienne commence après la réalisation de l’Unité Italienne (1860). L’Argentine devient le second pays d’émigration des italiens après les Etats-Unis. De 1857 à 1958, 46 % des immigrants en Argentine proviennent d’Italie, et seulement 33 % d’Espagne. Les immigrants anglais, allemands, français ne représentent que 1 à 3 % du total. Les immigrants arrivent pour réaliser leurs rêves de hacer America (faire l’Amérique). Ce sont en majorité des hommes jeunes, sans formation particulière, paysans avant tout, ouvriers aussi. Et aussi des femmes, 25 à 30% des émigrants

Les régions de la moitié nord de l’Italie (Piémont, Lombardie, Vénétie, Campanie) et la Sicile fournissent près de 60% des partants. Des agences d’émigration vont rechercher les candidats à l’émigration jusqu’au fond des campagnes. Les hommes ne connaissaient que le travail des champs et ne pouvaient être employés que pour des travaux sans qualification. Les Italiens du Nord étaient souvent embauchés dans l’agriculture, les Méridionaux préféraient la ville. La moitié de l’immigration était celle de travailleurs saisonniers, les Golondrinas (les hirondelles) qui faisaient ainsi deux saisons de moissons, en Argentine et dans leur pays. Deux semaines de travail leur suffisaient pour payer le voyage.

De 1870 à 1895, les immigrants italiens s’installent en masse dans la province de Santa Fé. Ils deviennent peu à peu propriétaires des terres et font venir des compatriotes pour travailler pendant la saison de la récolte.

De 1895 à 1914, l’immigration agricole s’étend à la « pampa humide » (provinces de Buenos Aires, Cordoba, Entre Rios, La Pampa. Les conditions d’installation des immigrants sont moins favorables car la terre ne fut plus vendue mais louées par les propriétaires.

Les causes de l’émigration

L’émigration européenne a été causée par les nombreux changements en Europe au XIXème siècle : augmentation de la population, déclin du féodalisme, révolution industrielle engendrant de la pauvreté au côté des nouvelles richesses, développement des moyens de transport, persécutions religieuses, …

Après 1860, l’unité italienne supprime les barrières douanières et augmente la concurrence sur les produits agricoles, les produits de l’artisanat et de la petite industrie. Le fermage disparaît au profit de l’exploitation d’une main d’œuvre moins nombreuse et d’appoint. En Italie du nord, le patronat préfère maintenir une réserve de chômeurs plutôt que d’aller vers le plein emploi. Dans le sud, l’unité a déstabilisé l’organisation paysanne. Des taxes sur les petits paysans ont contraints des milliers d’entre eux à faire vendre leur petite propriété aux enchères. Le ressentiment contre l’église catholique a aussi incité à l’émigration de nombreux italiens francs-maçons, garibaldistes et carbonarii.

Après 1850 et la « conquête du désert », de nouvelles terres ont été disponibles pour les immigrants et pour les argentins natifs. La politique du gouvernement a été d’encourager les immigrants à venir s’installer dans le pays, avec le fameux Governar es poblar (gouverner c’est peupler) de Juan Bautista Alberdi, et la loi d’immigration de 1876 du président Avellanada, qui apparut aux paysans européens comme une promesse de terre et de travail. Au moins jusqu’en 1930, l’Argentine a gardé une attitude positive et amicale vis-à-vis des immigrants. L’immigration en Argentine s’est renforcée à cette époque avec la fermeture des Etats-Unis (lois des quotas de 1921 et 1924) et la crise de 1929.

Au moment de la seconde guerre mondiale, l’Argentine s’est déclaré neutre. Cependant beaucoup d’immigrants italiens et allemands ont exprimé ouvertement leur sympathie avec les pays fascistes. C’était le temps des régimes nationaux populaires. Des formes d’antisémitismes étaient perceptibles en Argentine, heureusement non violentes.

L’influence italienne sur la culture argentine

Les italiens et les espagnols étaient proches par leur religion, leur langue, leur nourriture. Ils se sont rapidement mélangés et ont largement contribué à la formation de la culture argentine. L’influence sur la langue apparaît dans deux parler typiques argentins : El cocoliche et El lunfardo.

Le cocoliche est un parler hybride d’italien et d’espagnol : le penso a te italien devient penso in te au lieu de pienso en ti, me lo dica devient dicamelo au lieu de digamelo. L’immigrant tente de s’intégrer en imitant le parler local à sa façon. Le cocoliche est une langue de transition qui disparaît avec l’intégration des nouveaux arrivants.

A l’inverse, le lunfardo provient d’une imitation par dérision de la langue de l’immigrant par le natif argentin. Il est parlé à Buenos Aires de 1860 à 1910. Le mot lunfardo viendrait de ladron (voleur) ou lombardo ; les italianismes dominent. Par exemple, laburo, qui signifie "travail", vient de l’italien lavoro, est un mot de lunfardo. Des suffixes italiens sont ajoutés aux mots espagnols. Le lunfardo est la langue du tango. Langue des bidonvilles de Buenos Aires, il utilise le « verlan ». Ainsi tango se dit gotan. Une partie du vocabulaire lunfardo est entré dans le langage courant argentin et n’est pas considérée comme de l’argot. L’arrivée de congrégations religieuses très actives a contribué à la culture, en dépit des lois laïques de 1880 et de la rupture diplomatique avec le Vatican.

Les franciscains ont installé un couvent près de Rosario dés 1786. De nombreuses autres congrégations suivent, Las Hermanas de Huerto, fondé en Italie en 1829, les salésiens de Turin qui évangéliseront la Patagonie, l’église de la Sainte-Famille, les prêtres de Don Orion, les Dames de Saint-Vincent ... En 1854, une convention est signée entre le gouverneur de Cordoba et la congrégation romaine de propagation de la foi représentée par Mario Bon Figlioli. Des organisations de secours mutuel, des clubs sportifs (équipe de football Palestra Italia à Buenos Aires) se mettent en place dans les principales régions à population italienne. Les religieux italiens ont été à l’origine de l’architecture religieuse argentine. La cathédrale de Buenos Aires, bâtie au XVIIIème siècle, est due aux jésuites italiens Bianchi et Primoli et au piémontais Antonio Masella. Les architectes des plus grands édifices religieux au XIXème ont été des italiens : Buschiazzo, Luzzatti, Arnaldi, le franciscain Giorgi, le salésien Vespignani.

Les premières productions musicales à Buenos Aires datent de la fin du XVIIIème siècle. Elles étaient largement influencées par la tradition espagnole des tonadillas chantées avec un accompagnement de guitare, et les spectacles de danseurs de boléro et de seguidillas. Le premier théâtre lyrique, le teatro Coliseo, ouvre en 1804 et c’est après la révolution de mai 1810 qu’une intense activité musicale commence. Les premiers chanteurs européens arrivent en 1820 et la première compagnie d’opéra fut créée en 1825. Les œuvres des grands compositeurs italiens, Rossini, Verdi, Bellini, Donizetti, sont produites à Buenos Aires en même temps qu’en Europe.

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les productions lyriques de Buenos Aires surpassent celles de New York. Les théâtres états-uniens limitent les œuvres chantées aux opéras allemands, car les chanteurs italiens que les argentins peuvent s’offrir sont trop chers pour eux. Buenos Aires, cette ville lointaine, est alors une des capitales mondiales de l’art lyrique. Le Teatro Colon de Buenos Aires, un des opéras les plus célèbres du monde inauguré en 1908, a été construit par deux italiens, Francesco Tamburini et Victor Meano. Il peut recevoir 3000 spectateurs, alors que le Palais Garnier à Paris n’a que 1800 places, et le l’opéra Bastille 2700 places. Les plus grands noms de l’opéra sont venus chanter au Teatro Colon : Arturo Toscanini, Enrico Caruso, Maria Callas, Placido Domingo, Luciano Pavarotti.

Bientôt un film sur l’immigration italienne en Argentine

Francis Ford Coppola a acheté pour 900 000 dollars un petit hôtel de deux étages et six chambres en plein cœur du quartier de Palermo Viejo (le vieux Palerme)de Buenos Aires. Il prépare un film sur l’immigration italienne en Argentine. Il nous faudra un peu de patience pour le voir, car Coppola s’est fait voler les ordinateurs contenant le scénario et sa sauvegarde. Malgré la récompense promise, il n’a pas pu les récupérer.

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