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Démocratie et inégalités

par Jean Bourdariat

dimanche 2 décembre 2007 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 26 décembre 2008

Le modèle démocratique s’est imposé largement dans le monde. Pourtant les inégalités ne se sont pas réduites, elles se sont même renforcées dans une majorité de pays. Un régime démocratique serait-il alors sans effet sur la réduction des inégalités ? Pis, pourrait-il même les accroître ?

Aujourd’hui, la démocratie est considérée presque partout dans le monde comme l’idéal politique. Les citoyens-électeurs partagent l’idée que le régime démocratique est un régime juste ou, au moins, plus juste que tout autre.

Si le régime démocratique est juste, c’est qu’il est bénéfique aux populations. On peut ici postuler que ce qui est bénéfique aux populations, c’est réduire les inégalités. Pour autant, peut-on en conclure qu’un régime démocratique permettrait, par lui-même et mieux que tout autre, de réduire les inégalités ?

Mais de quelles inégalités parle-t-on ? Le plus souvent ce terme recouvre les inégalités de revenus. D’autres types d’inégalités existent dans nos sociétés : droits politiques, éducation, santé, services publics, accès aux responsabilités... Ces inégalités dépendent des pays, des lieux d’habitation, de l’origine sociale, de l’ethnie, du sexe, de l’âge...

Certains auteurs, comme Serge Latouche, critiquent l’ethnocentrisme de la notion d’inégalité, trop exclusivement édictée par les pays industrialisés. « La pauvreté est un concept codé issu de la société occidentale basée sur l’économie et l’individualisme », dit-il. Dans ce sens, la réduction des inégalités par le développement économique serait une impasse dans la mesure où les contraintes environnementales du XXIe siècle vont nous obliger à abandonner le modèle actuel de développement.

Le modèle démocratique s’est imposé largement dans le monde. Pourtant les inégalités ne se sont pas réduites, elles se sont même renforcées dans une majorité de pays. Un régime démocratique serait-il alors sans effet sur la réduction des inégalités ? Pis, pourrait-il même les accroître ?

Nous allons tenter d’expliquer pourquoi la démocratie n’a pas permis de réduire les inégalités, et nous nous appuierons pour cela sur des exemples pris en Amérique latine. Puis nous rechercherons des scénarios qui pourraient permettre de sortir de l’impasse dans laquelle notre monde est engagé.

Pourquoi la démocratie n’a pas permis de réduire les inégalités ?

Pendant les années 1980, 13 pays d’Amérique latine sont sortis de la dictature suivant un processus que l’on a appelé la « transition démocratique ». Avec cette transition s’est opéré un changement du modèle de développement qui, sous l’influence des Etats-Unis et du FMI et alors que le bloc soviétique implosait, est désormais fondé sur l’économie de marché et le libéralisme.

Les crises économiques successives ont entraîné des instabilités démocratiques à partir de l’année 2000 : les présidents argentin (2001) et bolivien (2003) sont chassés par des mouvements populaires. Certains gouvernements sont contestés dans la rue (Pérou, Equateur) ou perdent des référendums portant sur des réformes institutionnelles (Colombie en 2003, Venezuela en 2007).

Bien que secoué par ces instabilités, le modèle démocratique a finalement bien « tenu la mer » : l’acceptation de leur défaites électorales par Otto Perez (élection présidentielle au Guatemala) et Hugo Chavez (référendum au Venezuela) est rassurante quant à la reconnaissance de la prééminence du modèle démocratique sur tout autre.

Cependant, selon une enquête du Latinobarómetro, seul un Latino-Américain sur deux serait un démocrate convaincu et jugerait la démocratie préférable à toute autre forme de gouvernement. Si dans des démocraties bien établies comme le Costa Rica et l’Uruguay, plus de 75 % des personnes sondées affirme leur adhésion à la démocratie, ce taux n’est que de 35 % au Brésil, 45 % en Colombie, en Equateur et au Salvador et 33 % au Guatemala. Dans ce dernier pays, seulement la moitié des électeurs inscrits sur les listes électorales ont voté lors du deuxième tour de l’élection présidentielle (sans parler de ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes).

Les démocraties ont donc survécu aux instabilités, mais l’idéal démocratique s’est affaibli dans l’esprit des gens. Pour le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), cet affaiblissement est dû à l’incapacité des gouvernements à réduire les inégalités sociales, la pauvreté et la corruption.

Réduction ou renforcement des inégalités ?

Selon la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine), citée par Carlos Figueira et Andrés Peri, les inégalités de revenus ont augmenté de 1990 à 2002 dans 60 % des pays latino-américains, et sont restées inchangées dans 14 % d’entre eux. Le pourcentage de pauvres ( 45 %) et de miséreux ( 20 %) n’a pas baissé, le nombre de pauvres et de miséreux ayant même augmenté en valeur absolue. L’objectif du sommet du millénaire de l’ONU - réduire de moitié la pauvreté extrême dans la région d’ici 2015 (base 1990) - ne pourra pas être atteint par le seul effet de la croissance économique et des politiques sociales. Selon la CEPAL, des pays comme l’Argentine, la Colombie, le Venezuela, le Paraguay, la Bolivie, le Pérou et le Honduras n’ont aucune chance de réaliser les objectifs du millénaire. Dans la décennie 1990, l’indice de Gini, qui mesure l’importance des inégalités, est resté inchangé dans 6 pays, alors qu’il augmentait dans 8 autres.

Mais alors, quelles sont les causes du maintien des inégalités ?

Les études qui viennent d’être invoquées montrent que les inégalités sont longtemps restées à peu près stables, quelles que soient les politiques économiques menées, et que c’est dans la période récente qu’elle se sont mises à augmenter.

Il faut ici observer que la tendance à la croissance des inégalités est un phénomène général dans le monde. Aux Etats-Unis, les revenus des plus riches ont fortement augmenté pendant la présidence de Bush, tandis que ceux des classes moyennes stagnaient. La tendance est la même en Europe. Ce phénomène général signifie-t-il que c’est la mondialisation qui a un effet inégalitaire ?

Pour François Bourguignon, directeur de l’Ecole d’économie de Paris et ancien vice-président de la Banque mondiale, « l’augmentation des inégalités salariales au cours des vingt dernières années ne provient pas d’un décrochement des salaires modestes, mais de l’envolée des hauts salaires, et même des plus hauts parmi les hauts salaires ».

Deux explications sont proposées :

- la rareté de la main-d’œuvre qualifiée (les informaticiens indiens de Bangalore sont rémunérés au même niveau que ceux de la Silicon Valley) et la mobilité internationale croissante de cette main-d’oeuvre ;

- une modification des normes sociales en matière des rémunérations, qui fait que les disparités de revenus sont ouvertement admises.

Le modèle démocratique adopté par une majorité de pays s’est montré incapable, par lui-même, de réduire les inégalités, en Amérique latine et ailleurs. Pour autant, un modèle totalitaire ne ferait pas mieux. Des phénomènes mondiaux sont plus puissants que les politiques publiques. François Bourguignon observe néanmoins que, dans les toutes dernières années, malgré la hausse des inégalités salariales, les politiques redistributives ont permis de réduire l’inégalité du revenu disponible au Brésil et au Mexique, et de la stabiliser au Canada, en France et en Allemagne.

Nous pouvons avancer ici une autre explication. Les pays d’Amérique latine, où les inégalités sont les plus fortes du monde, se caractérisent par une séparation fréquente entre le pouvoir politique et le pouvoir économique (Brésil excepté). Or la mondialisation, qui a consacré la suprématie de l’économie de marché, a « ouvert un boulevard » aux compagnies multinationales dont la puissance financière n’a jamais été aussi grande. Ces compagnies n’hésitent pas à payer cher les talents, où qu’ils se trouvent, quitte à les rejeter quand ils ne sont plus utiles. En même temps, leur intérêt est de disposer de réservoirs de main-d’œuvre bon marché qu’ils utilisent selon leurs besoins, déplaçant leurs unités de production d’un pays à l’autre pour bénéficier du coût du travail le plus favorable. Aucun gouvernement, même celui des Etats-Unis, n’est aujourd’hui en mesure de leur imposer des règles visant à plus d’équité.

Comment sortir de l’impasse ? Un nouveau concept de richesse à construire

Nous ne pouvons plus ignorer maintenant les conséquences du modèle de développement économique des pays industrialisés. Non seulement les ressources en matières premières s’épuisent, mais le dérèglement climatique est plus visible chaque année. La région Amérique latine paye un tribut particulièrement lourd avec les ouragans, les sécheresses, les pluies et les coulées de boue. L’égoïsme des pays développés a créé une situation d’inégalités entre pays porteuse de conflits futurs. Les pays les moins avancés ne pourront pas adopter le modèle de développement occidental, malgré le désir de leur population, car il détruirait l’espèce humaine. De plus, l’élévation de la température du globe va rendre désertiques des zones très peuplées et priver d’eau des centaines de millions de personnes. Il n’est pas possible de ne rien faire. (De ce point de vue, l’irresponsabilité de la puissance dominante, les Etats-Unis, qui a refusé de signer le protocole de Kyoto et bloque en ce moment même celui de Bali, devrait être condamnée avec la plus grande fermeté par les autres nations).

Joseph Stiglitz, prédécesseur de François Bourguignon à la Banque mondiale, proposait de construire une stratégie de développement ayant pour objectif une transformation de la société et concluait en disant : « J’ai éludé la seule question qui vaille : transformation, certes, mais vers quelle société et pour quelles finalités ? »

C’est la question à laquelle nous tous devons maintenant trouver une réponse. Comme le dit Serge Latouche « les repus souffrent de carences affectives », « les affamés se plaignent de la non-reconnaissance de leur dignité et de l’absence de statut social », il faut quitter « l’imaginaire économique occidental ». Un nouveau concept de richesse doit être formulé, qui ait de la valeur dans l’esprit des gens, et dont la production ne soit pas consommatrice de ressources naturelles ou d’énergie, ni génératrice de pollution. On voit donc qu’il s’agit essentiellement de richesses immatérielles : biens culturels, services de bien-être, nouvelles technologies, logiciels, création artistique, etc. La production de biens matériels, consommateurs de ressources et émetteurs de pollution, serait limitée à un panel de produits de base.

Cuba : une réussite politique construite sur un déni démocratique

En rupture avec le modèle états-unien, le régime cubain a organisé son modèle économique et social autour de la satisfaction des besoins de base pour tous, l’accès égal à un véritable système éducatif et à des services gratuits de santé. Les résultats ne sont pas négligeables : la plus forte espérance de vie du continent américain, le taux d’analphabétisme le plus faible de l’Amérique latine, des produits alimentaires de première nécessité à des coûts très bas, une sécurité urbaine sans équivalent dans la région.

Mais ce modèle se paie au prix d’un contrôle étroit des populations, d’une obstruction aux initiatives individuelles, de ruptures d’approvisionnement, d’une crise du logement rendue aiguë du fait de la démographie. L’absence de démocratie a conduit la population à un rejet progressif, passif jusqu’ici, du régime.

L’exemple cubain montre que le nouveau paradigme de développement imposé par le changement climatique ne pourra être accepté par les populations - riches ou pauvres - que par un intense travail d’explication et de participation qui nécessite une nouvelle pratique démocratique.

La nécessité d’une nouvelle pratique démocratique

Nous avons souligné dans la première partie l’affaiblissement du concept de démocratie dans l’esprit des populations de l’Amérique latine. La faible participation des gens aux institutions et dispositifs démocratiques fait penser à un retour de la démocratie athénienne. Car si elle est un modèle dans l’histoire, le système démocratique d’Athènes était réservé aux seuls « citoyens » : il excluait les femmes, les esclaves et les « métèques » ! La faible participation aux élections des populations indigènes ou défavorisées marque une fracture démocratique dans lequel le système semble réservé à ceux qui ont de l’éducation, de l’argent et aux professionnels de la politique.

Le nouveau paradigme de développement dont on pourra attendre une réduction des inégalités exige une « stratégie de développement » au sens que lui donne Stiglitz. Le processus d’élaboration de cette stratégie est un processus démocratique destiné à construire un consensus sur l’avenir du pays, sur les objectifs et priorités à court et moyen terme, et sur les moyens principaux pour les atteindre. Pour y participer, les individus et les groupes doivent être « motivés », ce qui suppose qu’ils aient le sentiment d’être écoutés. Pour cela une nouvelle pratique démocratique est nécessaire, qu’on la nomme démocratie participative ou autrement, appuyée par une priorité donnée à l’éducation dans l’investissement public.

Le défi pour les nouvelles générations actives

Le défi auquel font face les générations actives du XXIe siècle est considérable. Réduire les inégalités, c’est réduire les fractures qui attisent les tensions sociales. Mais, en même temps, la nature du développement ne doit pas mettre en péril le futur de l’espèce humaine sur la planète. La planète survivra aux dérèglements climatiques, pas la majorité des êtres vivants.

Il n’y a pas plusieurs scénarios. Il n’y en a qu’un seul, qui doit conduire à donner une nouvelle définition à la notion de richesse, et partager de nouvelles normes en matière de bien-être, qui ne soient pas uniquement associées à une quantité de biens ou de capitaux amassés. Une valeur économique doit être associée à cette nouvelle notion de richesse. Les dépenses publiques doivent être concentrées sur l’éducation, la recherche et la santé, et la promotion des nouvelles notions de richesse et de bien-être car il faudra du temps pour les faire partager largement. La stratégie de développement de cette nouvelle richesse sera construite suivant une démarche de démocratie participative, car seule l’adhésion des populations permettra à cette stratégie d’aboutir.

P.-S.

A lire :
- Serge Latouche. Revue Quart Monde 2004/4 n° 192
- Daniel Van Eeuwen, Voter dans les Amériques, IHEAL/Documentation française 2005
- PNUD. Rapport annuel 2002
- Carlos Figueira et Andrés Peri. America latina : los rostros de la pobreza y sus causas determinantes. CEPALCX Serie Población y Desarollo n° 54 juin 2004.
- Joseph Stiglitz. L’Economie politique n° 5, 1er trimestre 2000.
- Mondialisation et inégalités. Le Monde du 12 décembre 2007.