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Avez-vous lu la loi LRU ?

mercredi 8 avril 2009 par Jean Bourdariat

Les étudiants se posent de nombreuses questions sur la loi LRU. Ils ont raison, la situation de l’université est désastreuse. Mais ils ne doivent pas se tromper de cible : la loi LRU n’a pas été votée pour remédier à tous les problèmes. Elle porte sur la gouvernance de l’université : comment organiser la concertation ? Comment décider ? Cette loi est un passage obligatoire pour que notre pays réinvestisse l’université et la remette au niveau qui était autrefois le sien.

23 novembre 2007, 10 heures. Une réunion est organisée par l’association des étudiants de l’Iheal (université Paris 3), qui dispense des cours de niveau Master. Les responsables de l’association animent le débat, les étudiants s’expriment, des enseignants et des personnels administratifs rejoignent peu à peu la réunion. Pendant deux heures, les participants garderont une attitude d’écoute des points de vue des uns et des autres, 2007 et une expression sur des éléments factuels ou sur des craintes. De rares déclarations idéologiques ont été à peine esquissées.

Quels problèmes, disent-ils, pose la loi LRU ?

La loi donne à l’université une mission d’orientation et d’insertion professionnelle, qui va réduire la part consacrée à l’acquisition de connaissance. Les enseignements seront réduits à la transmission de savoir-faire. "Les étudiants n’apprendrons plus à apprendre". Ils n’auront pas la tête bien faite.

"On va augmenter les droits d’inscription et mettre en place une sélection à l’entrée de l’université".

"Le président-PDG a un rôle accru et décide tout". Il a droit de veto sur les décisions ou avis des instances élues. Un professeur associé ou un chef d’entreprise peut être président. "Les dispositions de la loi portent atteinte à la collégialité". Le nombre de gens qui décident est fortement réduit. Les décisions du conseil d’administration sont prises à la majorité et non plus aux deux tiers.

Le rôle des personnalités extérieures va s’accroître. "Des personnes extérieures à l’université participeront au processus de recrutement des enseignants-chercheurs".

Les entreprises pourront financer les universités, ce qui conduira l’État à réduire la dotation budgétaire publique. Les universités les moins connues et les disciplines « non rentables » (les sciences humaines) verront leur dotation réduite. Elles pourront même disparaître.

"Ce sont les entreprises qui financent qui vont influencer le contenu des enseignements et le choix des enseignants".

"Paris 3 est bloqué jusqu’à mardi prochain. Qu’est-ce qu’on décide dans notre institut ?"

Que dit la loi LRU ?

La loi LRU comporte 14 pages, qui peuvent être lues facilement et rapidement. Elle peut être trouvée sur le site de l’Assemblée nationale. Elle modifie certains articles du Code l’Education, dont la plus grande partie du contenu n’est pas modifiée.

À quels problèmes fait face l’enseignement supérieur ?

Tous les acteurs politiques et de l’enseignement supérieur reconnaissent que l’université est sous-dotée financièrement. Le budget par étudiant est inférieur à celui de l’enseignement secondaire. Le gouvernement prévoit un plan de rattrapage doté de 5 milliards d’euros. Cela sera-t-il suffisant ? Les Français donnent chaque année 5 milliards d’euros pour compenser le déficit des régimes spéciaux de retraite. Ne seraient-ils pas mieux investis dans l’enseignement supérieur ?

Le tableau ci-dessous montre que le budget par étudiant français est la moitié de celui des États-Unis et du Japon.

Le budget de l’Université de Harvard est égal au ¼ du budget global de l’enseignement supérieur français. Les universités publiques aux États-Unis sont financées pour 51 % par la dotation publique, 19 % par les droits d’inscription et 30 % par des fonds privés.

Les échecs de l’enseignement supérieurs sont patents et largement documentés :
- 40 % des étudiants quittent le premier cycle sans diplôme
- Les étudiants se détournent des sciences dures (mathématiques, physique, chirurgie) et de la recherche.
- Depuis 40 ans, les responsables des filières sciences humaines préviennent chaque année les étudiants qu’il n’y a pas de débouché professionnel assuré pour tous.
- La France concentre la moitié des étudiants en psychologie de l’ensemble des pays de l’Union européenne.
- Le classement de Shangaï comporte 3 universités françaises parmi les 200 premières.
- Le chômage des jeunes de moins de 24 ans atteint 22 %.
- Les doctorants reçoivent une rémunération qui est à peine supérieure au Smic.

Le doctorat n’est pas un diplôme reconnu par le monde de l’entreprise qui préfère recruter des élèves issus des grandes écoles. Pourtant, ce n’est pas la sélection à l’entrée de ces écoles qui peut expliquer cette « défiance » puisque les doctorants sont eux-mêmes fortement sélectionnés durant leur cursus universitaire (moins d’un élève sur 10 inscrits en première année parviendra au niveau du troisième cycle)

Aux côtés des enseignants statutaires, qui bénéficient de la grille salariale de la fonction publique, une multitude de vacataires et moniteurs assurent des tâches de soutien précaires, rémunérées au Smic.

L’objectif de loi LRU n’est pas de donner une réponse directe à ces questions, qui toutes sont essentielles.

La loi LRU propose à tous les acteurs un nouvelle gouvernance de l’université.

Qu’est-ce que la "gouvernance" ?

La nouvelle « gouvernance » de l’université associe des responsabilités permettant de « gouverner » l’université et des dispositifs démocratiques garantissant la concertation avec les enseignants, les autres personnels et les étudiants.

Pour résoudre les problèmes de l’Université, les enseignants, les administratifs, les étudiants doivent s’approprier ces dispositifs de gouvernance et les appliquer à la préparation des grandes décisions : plan quadriennal, maquettes d’enseignement, budget et ressources, recrutement des enseignants-chercheurs, investissements, etc.

Depuis 1984, jusqu’à aujourd’hui, les universités ont été « scotchées » par un système de gouvernance hallucinant : imaginez comment se prennent à la majorité des deux tiers les décisions d’un conseil d’administration de 60 personnes ! Et lorsqu’une règle de quorum s’impose pour le vote, avec l’absentéisme au conseil d’administration qui est élevé, particulièrement celui des élus étudiants, c’est la paralysie garantie.

La loi apporte un système de gouvernance qui équilibre intelligemment la gouvernabilité de l’institution universitaire, et la démocratie par la participation de tous les acteurs de l’enseignement supérieur, étudiants inclus. Elle est un challenge pour les représentants des enseignants, qui sont majoritaires dans les organes de décision. À eux de montrer aux Français qu’ils vont dépasser le clientélisme et le corporatisme pour mettre l’université au service des jeunes, lesquels attendent de l’université qu’elle leur fasse atteindre le plus tôt possible une autonomie dans leur vie - compétences, savoirs, métier.

Le risque de « dérive autoritaire ou de prise de pouvoir par les élus extérieurs » à l’université est nul. Sait-on que depuis 25 ans les établissements de recherche comme le CNRS, l’Inserm ou l’Inra fonctionnent avec des conseils comprenant une vingtaine d’administrateurs dont le tiers de personnalités qualifiées et un tiers de représentant des personnels, avec un président et un directeur général nommés par le gouvernement. A-t-on jamais entendu dénoncer la gouvernance autoritaire de ces établissements publics, y compris par les représentants du personnel ?

La loi maintient strictement l’université à l’intérieur d’un « service public de l’enseignement supérieur ». Les libéraux les plus radicaux le regretteront peut-être : la soi-disant « privatisation de l’enseignement supérieur » relève du fantasme pur et simple. On peut d’ailleurs observer que bien peu d’étudiants s’y laissent prendre. Il va falloir injecter beaucoup d’argent public pour améliorer les choses. Dans le système de fonctionnement actuel, le gâchis de l’argent public, produit de l’impôt des citoyens, est non seulement possible, mais hautement probable.

En conclusion, on ne comprend pas bien comment une loi intelligente et nécessaire, initialement soutenue par les syndicats étudiants (l’UNEF s’est prononcé en faveur de la loi en juollet 2007, aurait pour conséquence le blocage des facs.

P.-S.

La version originale de cet article a été publié le 26 novembre 2007