Newsletter

Accueil > Le blog de Humandee > La naissance de la monnaie

La naissance de la monnaie

lundi 7 septembre 2015 par Jean Bourdariat

Dans son dernier livre (« Le monde est clos et le désir infini »), Daniel Cohen nous livre un chapitre lumineux sur la naissance de la monnaie.

L’invention de la monnaie serait aussi décisive pour nos sociétés que l’invention de l’écriture. La « monnaie d’Etat, poinçonnée par le roi », n’est pas une marchandise, mais un « langage nouveau ». De même que l’écriture a permis de « stocker la connaissance », la monnaie permet de « stocker la richesse ». En Mésopotamie, le crédit a été une des premières applications de l’écriture.

La monnaie permet aux individus d’échapper à la dépendance à l’égard du « groupe ». Car sans monnaie, l’échange « ne peut s’extraire du cercle des relations sociales ». Ainsi est parfaitement introduit par l’auteur l’enjeu des monnaies locales complémentaires (MLC) : alors que la monnaie a permis de se libérer des liens avec autrui, comment parvenir à reconstituer ce lien ? « Le lien plus important que le bien », disent les SEL (Systèmes d’Echanges Locaux), qui pratiquent un échange sans argent. « Produire et consommer localement », prônent les MLC.

Citant Polanyi, Daniel Cohen rappelle que ce n’est qu’à partir du XIXème siècle que l’économie s’est « désencastrée de la société ». Auparavant le crédit était une notion différente de celle qui a cours aujourd’hui. On prêtait à quelqu’un qu’on obligeait ensuite, sans avoir toujours le souci rigoureux d’être remboursé. La société se défiait de ceux qui se servaient de la monnaie « pour outrepasser leur statut ». Si les marchands jouaient un rôle important dès l’Antiquité, ils se positionnaient en bas dans l’échelle de la considération sociale.

La nécessité de la monnaie pour l’Etat est un autre élément important. Pour se défendre ou conquérir, l’Etat a besoin d’une armée et d’une police. Pour cela il ne peut pas être payé en poules ou en céréales. L’Etat a besoin d’une monnaie, qui va « briser les relations de réciprocité, faites de dons et d’échanges en nature ». Par la monnaie, l’Etat se construisait contre la société traditionnelle. Les droits et monopoles accordés, contre monnaie, étaient un élément des « stratégies fiscales de l’Etat pour remplit ses caisses ».

Cette perspective dessinée à grands traits par Daniel Cohen met en lumière les deux enjeux majeurs des monnaies complémentaires :

1) « ré-encastrer » la monnaie dans les relations sociales par son utilisation locale, sur un territoire ;

2) encourager les échanges locaux – production de biens, échanges de services, entraide, entretien des biens communs – lorsque ni l’Etat, ni le système économique globalisé ne parviennent à répondre aux attentes des gens en matière de bien-être et de protection de l’environnement.

(Daniel Cohen. Le monde clos et le désir infini. Albin Michel. 2015).