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Le naufrage de la discipline économique, un nouvel espace pour la théorie de la régulation

Entretien avec Robert Boyer. (C) R. Boyer & Humandee 2013.

mardi 18 juin 2013 - Mis à jour le dimanche 26 mai 2013

Connu pour être l’un des principaux artisans de la théorie de la régulation, Robert Boyer est un spécialiste de l’analyse institutionnelle et historique appliquée à la macroéconomie, à la croissance, à l’innovation, au fonctionnement des marchés du travail. Au cours de cet entretien, Robert Boyer a accepté de répondre aux questions de Humandee sur les fondamentaux de la théorie de la régulation, les conditions de son éventuelle insertion dans le champ politique, ce qui renvoie à la situation des économistes hétérodoxes, en France notamment.

Articles et ouvrages de Robert Boyer en relation avec le thème de l’entretien, pour approfondir :
-  La discipline économique des années 1930 à nos jours, d’un espoir prométhéen à une dramatique révision, Gallimard, Le débat n° 169, Paris, mars-avril 2012, pp. 148-166.
- Les financiers détruiront-ils le capitalisme ?, Economica, Paris, 2011, 238 p.
- Variétés du capitalisme et théorie de la régulation, L’année de la régulation n° 6, Paris, 2012, p. 125-195.
-  La théorie de la régulation. Les fondamentaux, La Découverte, 2004.
- Les crises financières, comme conflit de temporalités, Revue XXème Siècle, Janvier 2013.

[Robert Boyer, Institut des Amériques, Paris - robert.boyer@ens.fr]

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La naissance de la théorie de la régulation.

S’il n’y avait pas d’histoire économique, je ne serais jamais devenu régulationniste. Imaginez que jeune économiste au ministre des finances, vous participez à la construction d’un modèle de l’économie français inspiré par Kalecki, intégrant le crédit, non linéaire, estimé par les meilleures techniques de l’époque. On simule et il ressort que des crises comme les chocs pétroliers sont passagères, il prévoit un retour à une croissance rapide. Ce ne fut pas le cas. Malgré nos efforts et nos techniques, nous [1] nous trompions parce qu’il s’était produit un changement historique. Jusqu’alors, on arrivait à assez bien comprendre, mais c’était une illusion et les modèles étaient trompeurs.

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Nous avons donc voulu tout reprendre à la base : au lieu de supposer la croissance régulière comme normalité, nous nous sommes plutôt demandé comment on avait pu éviter les crises pendant les Trente Glorieuses. Après 1945, les contemporains se crurent encore dans la situation de l’entre-deux-guerres : on reconstruit, puis revient une grande crise, puis la stagnation, or c’est une croissance sans précédent qui s’installe. Surprise, à partir de 1974, c’est la stagnation. Pourquoi ce nouvel ordre économique mixte (capitalisme et couverture sociale), ce modèle si séduisant, serait-il mortel ? Il est une erreur fondamentale en économie : celle de croire toujours avoir obtenu une théorie achevée, « avoir tout compris », alors qu’à chaque fois ces travaux sont démentis par l’occurrence d’une crise qui surprend les meilleurs analystes. Tous les systèmes économiques sont soumis à des crises.

La théorie de la régulation se propose d’expliquer le changement historique. Elle se propose de formuler des hypothèses pertinentes en termes de sciences sociales. Concernant les méthodes nous nous accordons pour utiliser tous les outils disponibles, économétriques inclus. Une limite de l’économie actuelle est que tout problème est ramené à une technique (modèle, optimisation, formule) et non à une question : on propose un outil pour le résoudre, et non une théorie. La théorie de la régulation propose de chercher de nouvelles hypothèses et un agencement original des outils des sciences sociales. Elle est une méthodologie, plus qu’une théorie achevée, même si elle a obtenu nombre de résultats originaux, historiquement et géographiquement situés.

Les économistes pensent trop en termes de répétition du passé.

Les économistes sont incapables de prévoir, d’autant plus qu’ils adoptent les hypothèses les plus extrêmes (monnaie neutre, information parfaite) car la conjoncture est tout sauf régulière. Le modèle simule et donne des prévisions, tout cela parait très scientifique, mais la prévision reste un désastre puisqu’on pense en termes de répétition du passé. La sortie de crise de l’euro ne dépend en rien de telles régularités, mais plutôt d’éléments conjoncturels (comme la décision de M. Draghi d’envisager le sauvetage des banques de la part de la BCE [2], la tolérance de la société grecque, les positions du parlement allemand,…). Ces éléments sont insaisissables par une analyse fondée sur la rationalité intrinsèque du fonctionnement de l’économie. Dans la réalité, on trouve donc au mieux une série de rationalités partielles et non une rationalité unique parfaite. Les économistes sont si confiants en eux, car ils croient pour l’essentiel à la main invisible, chacun en satisfaisant son intérêt personnel, contribue au bien commun. Cela ne marche pas dans les sociétés contemporaines (quel bénéfice collectif si je ne paie pas mes impôts ?). Les dilemmes du prisonnier sont fréquents. Par conséquent, il y a un divorce entre l’analyse microéconomique (« moi, j’ai intérêt à … », « le bon sens de la ménagère ») et le niveau macroéconomique («  l’intérêt de la société »). Or la théorie économique orthodoxe compacte les analyses micro et les études macro. Dans un tel modèle, il n’y a pas de banques, pas d’institutions, pas de marchés financiers, pas d’externalité. Cette évolution de la macroéconomie me semble aberrante.

La théorie de la régulation : le caractère endogène des crises

Nous faisons l’inverse : nous partons des concepts marxistes, parce que c’est un point de départ fructueux : mode de production, régime monétaire, de la concurrence, et le rapport constitutif du capitalisme qui est le rapport capital/travail. Dans une relation salariale, il y a une double composante de marché et de soumission : ce qui est bon pour l’exploitation du travailleur ne l’est pas forcément pour le régime d’accumulation. A partir de ce constat, nous essayons de diagnostiquer les contradictions du régime d’accumulation et comment des compromis sociaux peuvent les atténuer, eux-mêmes ayant leurs propres limites en suscitant des innovateurs et des déviants qui déstabilisent ce régime. Par exemple, dans le cas du fordisme, on a intérêt à exporter et non plus à développer le marché intérieur, donc à terme le salaire des employés devient un coût. C’est le cas de la stratégie de Nissan-Renault. La stratégie logique d’extraversion pour étendre les marges de profit va finir par déstabiliser vingt ans plus tard le régime d’accumulation correspondant. C’est un exemple parmi d’autres de cette dialectique paradoxale.

Un modèle en science économique comporte de nombreuses variables exogènes ; quand apparaît une erreur, ce n’est pas le modèle qui dysfonctionne, c’est à cause de chocs extra économiques, donc à cause des autres. La théorie de la régulation vise à rendre endogène ce que la science économique traite comme exogène. Les régulationnistes défendent que les dits chocs sont en fait le plus souvent le produit du système lui-même. Le fordisme s’épuise lorsque l’on a conquis toutes les marges de profit par la mécanisation et l’automatisation. La finance s’épuise quand elle en arrive à accorder des crédits à des acheteurs pauvres, incapables de les rembourser. Il s’agit de phénomènes endogènes à la dynamique, il ne s’agit pas d’exceptions venues d’ailleurs.

Régulation et métabolisme

Le mot régulation vient de la biologie. Regardez le métabolisme d’un organisme : notre corps fonctionne grâce à une multitude de régulations partielles qui interagissent de façon complexe et c’est ce qui nous maintient en vie. Le principe de régulation, selon Lichnerowicz, revient à imaginer un système dont les parties sont apparemment déconnectées, mais qui forment ex post une entité capable de se reproduire de période en période. C’est la question de l’émergence d’un ordre, et c’est bien la question centrale de l’économie. Entrepreneurs, banquiers, salariés, hommes politiques : comment tous finissent-ils par former une société et un ordre économique. On retrouve la problématique d’Adam Smith revisitée en termes de classes sociales. C’est ce qui fait des régulationnistes des héritiers de la grande économie politique classique, avec les marxistes et les schumpétériens. Il convient dès lors de comprendre les processus historiques de constitution de divers régimes économiques.

La monnaie suppose le politique

Pour les régulationnistes, l’économie est politique. Pourquoi ? La monnaie, malgré l’invention des monnaies privées, est le fait du Prince. Ce n’est pas Goldman Sachs qui a créé l’Euro, mais un Conseil européen. La base de l’économie marchande réside dans la décision politique de créer une monnaie, et c’est sur cet acte fondateur qu’opèrent les banques qui par leur crédit vont créer des euros. On l’a bien vu avec le sauvetage réalisé par Mario Draghi. Par la décision du 28 juillet 2012, il affirme qu’il est le gardien de l’Euro et offre la garantie publique de la Banque centrale européenne que l’Euro restera l’Euro. «  Et croyez-moi cela suffira ! », a-t-il dit. L’Euro est donc bien une monnaie basée sur un pouvoir politique. Dans la théorie monétariste, il faut imposer des règles automatiques d’émission de la monnaie, il faut « free-banker », chacun peut créer sa banque et fera faillite s’il n’est pas honnête, la monnaie n’est pas stratégique, chacun peut la créer. Au contraire, la grande contribution de Michel Aglietta et André Orléan est que sans l’institution publique de la monnaie, il n’y a pas d’économie marchande, et que donc la monnaie suppose le politique [3]. La monnaie est le concentré de la politique, alors que la théorie standard postule que la monnaie est neutre à moyen terme. En régime de change variable, les devises ne sont jamais que la concurrence entre monnaies nationales sous contrôle politique.

Sans la protection sociale, le capitalisme est instable

Le rapport salarial est très contradictoire. En Chine, les salariés sont fragmentés, il y a des grèves, de nombreuses révoltes. Dans de nombreux pays, surtout en Europe, il existe un droit spécial qui régit le rapport asymétrique entre le capital et le travail pour le rendre tolérable pour le partenaire le plus faible : le salarié. Ce rapport est riche de tensions et de conflits explosifs : il y a ceux qui décident, accumulent du capital, le pouvoir, peuvent acheter le politique, et les medias. Donc il y a besoin de contrepoids : soit que les salariés deviennent citoyens et puissent voter, sans condition de richesse, soit qu’ils puissent s’organiser en syndicats.

Le capitalisme, à l’état pur est source d’instabilités majeures. J’étudie la constitution de la couverture sociale en Chine. Pourquoi les responsables chinois la développent-ils ? L’accumulation détruit les familles, la solidarité, les collectifs de travail et les individus sont à la merci de la moindre maladie, ne peuvent pas éduquer leurs enfants car les écoles deviennent privées […]. Le complément de l’instabilité de l’accumulation est une forme de sécurité des salariés à travers un minimum de transferts qui leur permettent d’accepter les va-et-vient de la conjoncture. Pour les libéraux, tout le problème vient de là, pour les hétérodoxes, l’acceptabilité du capitalisme par les salariés ne vient que de cette sécurité. Donc en Asie où se forme un nouveau salariat, on assiste à la constitution d’un régime de couverture sociale, condition de la poursuite de l’acceptabilité sociale du régime socioéconomique chinois et non pas de sa crise. Les choix sont politiques car la couverture sociale, organise la solidarité soit entre les salariés, soit entre les citoyens. Beveridge ou Bismarck ou une nouvelle configuration sans précédent ?

L’homme politique impuissant, mais nécessaire en cas de crise Dans la période faste du fordisme, tous les ministres des Finances s’octroyaient le mérite de la croissance française. Chaque économiste y voyait une preuve de la justesse de sa théorie. Et puis lorsqu’arrive la crise, la faute en est aux marchés, aux autres. Mais dans la crise, s’il n’y a pas l’homme politique (Gordon Brown qui recapitalise les banques, Ben Bernanke qui rachète les titres pourris et Mario Draghi qui défend l’Euro), la situation serait pire que celle des années 1930. Donc c’est la décision politique et non la rationalité économique des acteurs privés qui peut sauver le système dans ses fondements. Lors des grandes crises, les décisions qui comptent sont le résultat d’un concentré de politique et pas de l’automatisme des marchés. En Europe, sans la garantie publique, on ne pourrait pas envisager de sortie de crise, ni le maintien d’une Europe unie. C’est pourquoi l’insertion de la science économique dans les sciences sociales est très importante.

L’habitus, plus fort que la loi

Au Japon, l’emploi à vie est une convention implicite, incorporé dans les attentes et l’habitus des individus. En 1985, une loi est passée sur l’égalité des genres au Japon. Pourtant, elle n’empêcha pas que les salariées américaines soient poussées hors des grandes multinationales japonaises, sous prétexte qu’elles étaient mariées et qu’elles devaient s’occuper de leurs enfants : malgré la loi, elles perdirent leurs procès devant les juges japonais. Telle est la coutume japonaise, une future mère de famille doit démissionner de son travail, en dépit de la loi de 1985. L’énorme difficulté des théories institutionnalistes, c’est que les normes sociales jouent un rôle important et elles peuvent être subtiles. De même, au Japon aucune loi ne garantit l’emploi à vie ; pourtant c’est le pays dans lequel les salariés du secteur concurrentiel, exportateur, sont de facto les mieux protégés, alors qu’il n’y a aucun accord salarial codifiant cette pratique. En France, les gouvernements essayaient de garantir l’emploi par toutes sortes de règles, mais les entreprises licencient à tout va. La grande difficulté du point de vue institutionnel est de passer du nominalisme des règles (application transparente et automatique) à une compréhension de la règle comme un point de départ à partir duquel les partenaires sociaux discutent et négocient. En fonction du rapport de force, on décide d’appliquer la règle ou pas. Il semblerait que 80% des lois ne sont pas appliquées. La grande difficulté de l’économie institutionnelle : connaître ces règles, connaître les agents les plus puissants qui s’emparent de certaines lois, et donc il faut analyser le pouvoir du droit, aspect central des sociétés anglo-saxonnes.

La rationalité politique, supérieure à la rationalité économique

Nombre des institutions économiques dérivent du politique, on l’a souligné. De ce fait, la science économique est une science sociale, car la politique est constitutive même d’une économie de marché. La rationalité économique est supplantée par la logique politique. Regardons l’exemple de la réunification allemande : de nombreux économistes furent critiques de la décision d’Helmut Kohl de n’avoir qu’une seule monnaie et de ne pas conserver le mark de l’est (Ostmark), puis d’ajuster progressivement vers le mark de l’ouest. Mais, dans un contexte de chute du bloc soviétique, ce fut une opportunité à saisir pour un homme politique que de réunifier l’Allemagne, quels qu’en fussent les coûts économiques. La rationalité politique l’emporte, il était essentiel d’affirmer « nous sommes tous égaux », et qu’importe le froid raisonnement économique. En effet, ce n’est pas une faute économique, mais tout simplement l’expression de la domination de la logique politique. Pour un politique, la réunification était l’essentiel. Et les coûts, 15 ans plus tard, sont absorbés. Qui sait ce qui se serait passé si on avait laissé flotter la monnaie à l’Est, hors du serpent monétaire européen ?

La politique se fait en outre sur les symboles. Le taux de l’Ostmark aurait dû être de 1 à 3 pour préserver la compétitivité des landers de l’Est. Mais pour Helmut Kohl, habitants de l’ouest et de l’est étaient tous allemands, tous devaient être égaux et avoir la même valeur, il était donc impossible de ne pas considérer comme équivalentes les deux monnaies, c’était symbolique. C’est ce que les économistes ont du mal à comprendre. L’enjeu de la refondation de l’espace germanique jouissait d’une rationalité bien supérieure à celle de minimisation des coûts de la réunification.

L’hypothèse de la rationalité est vide

Pour les régulationnistes, il y a pluralité de rationalité. Faire l’hypothèse d’une rationalité unique n’a pas de sens. L’hypothèse de la rationalité est soit vide car tout dépend du contexte, soit fausse lorsqu’elle est entendue comme maximisation du gain économique en tout temps et tout lieu. Or c’est sur elle qu’est construite la théorie économique, tout simplement en extrapolant la logique du marché à toute les sphères de la société et toutes les époques. Tout le monde serait homo economicus, tout le monde voudrait s’enrichir, mais c’est un coup de force. Pour ne citer que cet exemple, un courtisan à la cour de Louis XIV pouvait se ruiner pour obtenir de dîner à la table ou d’assister au petit coucher du Roi. En fait, la rationalité est toujours située et dépend du contexte, de la position des acteurs dans la hiérarchie sociale. Pour certains économistes de la lignée néo-classique, les politiques veulent seulement s’enrichir et c’est pour cela qu’ils peuvent être corrompus. Mais non, ils adorent le pouvoir, ils en sont drogués. Bruno Théret a bien montré la spécificité des deux champs : le politique est accumulation de pouvoir sur les hommes et l’économie c’est le pouvoir sur l’argent et l’accumulation des richesses. Or le premier ne peut se réduire au second. En plus quand on a le premier, on a le second.

La pluralité des sciences sociales est nécessaire

Nous avons besoin de la pluralité des sciences sociales pour être capables d’articuler le temps du politique, de l’économique, de l’écologie. C’est une nécessité logique. Quand les causalités sont multiples, l’équilibre n’est pas spontané, tout dépend de la nature du lien social, c’est beaucoup plus complexe qu’un équilibre de l’offre et de la demande sur un marché.

Il n’est pas de modèle universel. Appliquer le modèle du fordisme au Venezuela n’aurait pas de sens car ce pays vit de sa rente pétrolière qui conditionne l’économie. Pour les régulationnistes, les théories sont locales et historiquement situées. Mais ce que l’on a compris sur le fordisme aux États-Unis, est solide, parce que très délimité.

Toutes les situations sont socialement construites. Les préférences sont endogènes. Des nouvelles techniques sont créées tous les jours et les interactions entre les agents sont construites. La socialisation joue sur les rencontres entre les individus, leurs interactions. Cela rend l’analyse historique très difficile parce que les paramètres influant l’évolution sont endogènes et qu’il n’y a pas de gravitation autour d’équilibre invariable. Tout système économique évolue et crée des déséquilibres que les politiques essaient de contenir sans toujours y parvenir.

Le télescopage des temps

C’est le temps historique dans toute son épaisseur qui pourrait fédérer les recherches en sciences sociales. Pour la théorie néoclassique, il y a un seul temps, celui de transactions synchrones. Tout le monde marche au même pas, telle est l’hypothèse la plus cachée que j’ai mis des décennies à détecter et à comprendre. Il n’y a qu’un « t ». Tout est reconverti dans le temps présent. Faire des réformes structurelles ? Cela prend du temps, cela permettra d’éviter la prochaine crise mais pas la présente. En période de boom, on ne change rien car justement le boom rend optimiste. Le temps du politique ne favorise pas un bon timing des réformes. En effet quand survient une crise, c’est bien plus difficile de faire des réformes et c’est trop tard !

Cette vision a une implication forte quant au changement environnemental : une sévère crise climatique arrivera avec une très forte probabilité, presque un, car les temps de la finance, de l’économie, du politique et même de la technique, sont bien plus courts que celui des processus qui déterminent le climat. De plus les gouvernements ne s’accordent pas pour contrer le réchauffement mais le temps long de l’écologie finira par s’imposer. Pourtant, l’homme politique ne va pas prendre une décision qui va pénaliser sa popularité alors que l’enjeu n’est que potentiel. Cette pluralité des temps traverse tous les domaines. Dans le monde académique contemporain par exemple, on attend des résultats rapides de l’investissement intellectuel ; le chercheur se consacre à des travaux aux apports marginaux, d’où une grande professionnalisation, de nombreux résultats, une multiplication des revues mais hélas peu de grandes œuvres qui ouvrent de nouveaux champs donc au détriment de la profondeur intellectuelle. La théorie de la régulation est née du travail pendant trois années de huit personnes travaillant à plein temps, et ce sans aucune publication intermédiaire. Elle ne pourrait pas émerger aujourd’hui. Les chercheurs devraient se battre pour maintenir la possibilité de tels projets, et le droit de ne pas réussir ; c’est le seul moyen de préserver l’innovation radicale.

Plus la conjoncture est instable, plus le chercheur devrait s’intéresser aux structures. Les hiérarchies institutionnelles et de pouvoir bougent beaucoup moins que la conjoncture. Il y a un biais de toute la société vers l’instantanéité. Elle est catastrophique car c’est ce qui crée la succession de bulles, tout le monde suit le même mouvement au même moment, et cela crée de périlleux déséquilibres. Le télescopage des temps est en partie dû au rôle de l’information en instantané, qui domine les autres sphères de la société. La finance prend le pouvoir pour la raison que c’est elle qui décide le plus rapidement et est parvenu à centraliser d’énormes capitaux. Les politiques n’ont pas compris que ce mécanisme leur a fait perdre beaucoup de leur pouvoir.

Le durcissement disciplinaire

Le durcissement disciplinaire joue des tours parce que chacun se réfugie dans sa discipline définie stricto sensu (économie, sociologie, histoire, droit) et un sous-champ de plus en plus étroit, au moment même où dans le monde prévaut une interdépendance croissante entre les champs correspondants. Alors qu’il faudrait donc viser à plus d’interactions entre les sciences, l’organisation du champ académique pousse à leur spécialisation et autonomisation. Ainsi va-t-on au contraire vers une économie pure, centrée sur l’homo economicus et l’exportation de l’hypothèse de rationalité économique chez les autres sciences sociales. Les domaines de spécialisation deviennent extrêmes alors que les bases de chaque discipline sont loin d’être assurées, ce qui justifie de la multiplication de revues que seuls lisent les chercheurs du même mouvement. Les plus anciens sont conscients de cette nécessité de rencontres et réflexion, mais ils sont réputés non-pertinents. Par exemple, Quand Amartya Sen, Prix Nobel d’économie et surtout grand intellectuel, vint à l’Ecole de Paris, de jeunes étudiants le trouvèrent sans intérêt parce que pas assez économiste.

Aujourd’hui on est agrégé d’économie à 30 ans, alors que l’on a travaillé sur un seul sujet que l’on enseigne ensuite sans avoir exploré plus avant d’autres approches. Les sciences dures sont différentes, parce que ce sont « des sciences cumulatives ». En économie, on n’a établi aucun fait, aucune théorie. Le drame de l’économie est de ne pas être falsificatrice au sens de Popper [4]  : elle est incapable de rejeter toutes les propositions qui ont été invalidées.

Dans la théorie de la régulation, on n’hésite pas à tester économétriquement les modèles et les changer en conséquence. Les grands progrès ont été faits lorsque les modèles se sont révélés faux. J’ai par exemple cru que Raymond Barre marquait l’entrée dans l’équivalent du thatchérisme, le néolibéralisme, et bien je me suis trompé radicalement, c’est là où la théorie a mis l’accent sur l’inertie considérable des institutions économiques. Nous nous sommes trompés mais nous en avons tiré toutes les conséquences. Il y a en effet un décalage de 15 à 25 ans entre une nouvelle rhétorique et politique et l’émergence de nouvelles institutions. Nous avons découvert le temps historique à travers nos erreurs. Très peu d’économistes avouent s’être trompés et c’est un problème. Ils vont de vérités en vérités mais se trompent presque tout le temps. Le ridicule atteint son comble quand des néoclassiques pérorent sur la crise actuelle, alors que le concept de crise est absent de leur corpus théorique.

A l’origine, nous avons cru qu’avec la crise pétrolière, nous allions pouvoir faire un tri très sélectif de toutes les théories économiques : celles qui marchent, celles qui ne marchent pas. Mais dans une conjoncture incertaine, différentes théories sont successivement essayées et presque toutes ont leur moment de gloire. De plus, elles sont périodiquement recyclées et aucune ne disparait jamais car en fonction de la conjoncture elles en éclairent certains aspects.

Il est des raisons académiques au durcissement disciplinaire : accès aux postes, lieux de publication, impact des sources de financement conjuguent leurs effets. Quel contraste avec l’entre-deux-guerres, période au cours de laquelle Schumpeter, Keynes, Hayek, Fisher et bien d’autres formaient une communauté d’intellectuels, ils parlaient ensemble, se lisaient, et polémiquaient comme en témoignent les premiers numéros de la revue Econometrica dans les années 30. La question était de comprendre la crise des années 30, cela créait un dénominateur commun au-delà d’approches théoriques fort différentes. La mathématisation nait à cette époque. De nos jours nous sommes face à un excès de professionnalisation et à un trop grand nombre d’économistes qui répètent les mêmes routines sans grand pouvoir explicatif. Le sociologue pratique plus volontiers la réflexivité lorsqu’il s’interroge sur l’impact de sa position sociale sur les problématiques qu’il développe. Son degré de conscience des problèmes épistémologiques est bien plus aigu que celui de l’économiste. A mon sens, les sociologues sont beaucoup plus modestes et honnêtes intellectuellement. Le sociologue dit comment il voit la société, et ses représentations peuvent être diverses alors que l’économiste évite de se positionner et déclare faire science grâce à sa puissance d’abstraction et ses techniques sophistiquées.

Il y a aussi l’effet de levier de la finance : aucun innovateur ne peut gagner autant que le financier qui prospère dans des « bulles ». Comme on y gagne beaucoup plus, les meilleurs probabilistes, statisticiens, physiciens statistiques et économistes sont dans la finance. La fondation Soros finance dans le monde entier des colloques, des écoles hétérodoxes pour refonder la théorie économique. La difficulté est que chaque école cherche à conquérir l’hégémonie et entre Keynésiens et Schumpétériens on s’écoute fort peu. Il n’y a pas de logique collective ni de projet commun. Chacun tend vers l’autisme. Il y a cinq ou six écoles hétérodoxes, mais les chercheurs s’auto sélectionnent. Où sont les percées de la puissance de celle d’Adam Smith ?

L’information stratégique est connue a posteriori

La quantification est essentielle en économie pour étudier son évolution et ses configurations. Il existe des mécanismes qui ont un effet positif ou négatif sur l’activité, la quantification permet de savoir quels sont, parmi les multiples effets, ceux qui vont dominer. Le PIB marchand, au-delà de ses limites, a une signification précise car il mesure les transactions marchandes effectives, phénomène central et objectif de l’évolution marchande. Donc l’économie est naturellement quantifiée, elle convertit le qualitatif en du quantitatif. La sociologie ne peut pas quantifier aussi aisément par exemple les croyances. Mais la pensée d’un auteur économique est incorporée dans son modèle et ainsi les économistes ne réfléchissent pas assez sur les fondements de leur discipline. Ils font comme s’il n’y avait qu’une seule lecture, la leur.

Un problème fondamental est que l’information pertinente n’est pas disponible publiquement, ce sont les traders et les acteurs financiers qui l’ont, qui la captent et la gardent, de ce fait les statistiques publiques ne sont plus totalement pertinentes. A la limite, il suffirait de savoir où Goldman Sachs investit pour savoir où surgira la prochaine crise car ses agents conçoivent des produits qui les rendent riches au péril du patrimoine de ceux auxquels ils les vendent. Ils ne disent pas comment ils font leurs profits mais ils exigent une complète transparence des autres acteurs, belle dissymétrie ! Les transferts de richesse dans les périodes de grande crise révèlent l’opacité de l’information financière. L’information stratégique sera obtenue par l’historien dans les archives du siècle suivant. L’action des financiers se joue dans l’absence de transparence.

L’information opère à deux niveaux : il y a les « insiders » et les « outsiders » (y compris les actionnaires), c’est comme cela que les financiers font leur profit, et ils ne vont pas révéler le cœur de leur métier. S’ils s’engagent dans des opérations risquées, le gouvernement n’aura plus qu’à payer l’ardoise. La désinformation du Trésor américain en 2008 était totale, parce qu’il n’avait pas accès à l’information pertinente. Si l’on parvient à remettre sous contrôle la finance, on peut espérer reconstruire des outils de prévention des grandes crises financières.

Le permanent, c’est le changement Le monde croule sous l’excès de liquidité énorme dans le monde, mais aucun secteur porteur ne s’impose. On spécule sur l’or, sur le Brésil, sur des instruments financiers ou on fait des paris sur un tel ou tel pays, car la relance par l’accumulation productive est en panne dans le monde de vieille industrialisation. On aurait de quoi investir mais les signaux du marché n’indiquent aucune piste claire. L’excès de liquidité pénalise l’innovation, car trop incertaine, les entreprises préfèrent attendre et ne pas s’engager sur le long terme. On ne reconstitue pas les bases de l’accumulation future. C’est une contradiction pour les néo-classiques pour lesquels l’épargne fait l’investissement.

La théorie de la régulation se demande si le système est capable de se reproduire dans le temps sans trop de crises et de contradictions. C’est une dynamique, un mouvement, l’équilibre n’existe pas : le permanent, c’est l’évolution et l’ajustement mutuel des diverses composantes d’une société. Les économies ne cessent de se transformer, même dans les périodes de prospérité, mais c’est moins visible que lorsqu’éclatent les crises. Les économistes se sont avérés incapables de détecter des changements majeurs en temps réel. Comme il y a très peu d’acteurs contra-cycliques sur le marché financier, il est surprenant que le système économique n’explose pas plus souvent. Si tout le monde cherche la même chose, cela crée une volatilité très importante, et en conséquence une instabilité qui culmine dans les grandes crises.

La mobilité de la détention des actions détruit l’esprit du capitalisme : les financiers croient qu’ils n’ont plus besoin du capital productif : les requins mangent les poissons mais ils ne créent pas de nouveaux poissons.

Trois réformes pour faire repartir la dynamique économique et sociale

1. Donner du pouvoir aux salariés et aller vers une forme ou une autre de codétermination impliquant actionnaires, entreprises et salariés. Il faut revenir à la primauté managériale et priver les financiers de leur liberté sans contrôle dans l’allocation des ressources. Les actionnaires possèdent leurs actions, mais pas l’entreprise, c’est la vision européenne et continentale de l’entreprise. On ne peut pas exiger la liquidité de son investissement tout en prétendant contrôler la stratégie de l’entreprise comme le prétendent les gestionnaires de fonds.

2. Oser les réformes fiscales, taxer les rentiers purs y compris les actionnaires, et concevoir une fiscalité progressive, détaxant l’entrepreneur qui crée de la richesse et de l’emploi.

3. Concevoir et mettre en place une nouvelle planification à la française au moins pour coordonner les choix du secteur public. On y dépense 57% du PIB, il mérite donc analyse et réforme. Les choix de politiques publiques sont majeurs. De plus, coordonner les analyses, les anticipations et les stratégies par la concertation sociale définit une alternative à la délégation à la finance internationale des décisions d’avenir.

La situation est beaucoup plus grave que dans les années 30 car les d’interdépendances entre domaines et pays sont de plus en plus complexes, les Etats-Unis ne sont plus le super hégémon, ils dépendent des pays asiatiques dans nombre de domaines. Les gouvernements des pays de second rang ont perdu de l’autonomie et les théories sont dramatiquement en retard. Donc prévaut une dangereuse incompréhension de la situation mondiale et nationale. Les cartes cognitives sont désajustées par rapport au glissement des plaques tectoniques de l’économie monde. Enfin dans les années 30 fleurissaient les utopies et elles exploraient un spectre complet de futurs, aujourd’hui mis à part les économies verte et solidaire, collectivement nous souffrons d’un encéphalogramme plat et n’osons plus tenter de réinventer d’autres sociétés. C’est une composante majeure des crises du politique.

P.-S.

Propos recueillis par Elodie Brun et Jean Bourdariat, janvier 2013, texte révisé par Robert Boyer.

Notes

[1] Il s’agit des collègues de Robert Boyer (à la Direction de la Prévision) et l’expérience de Michel Aglietta (alors à la Direction des programmes économiques de l’INSEE) est la même avec un autre modèle FIFI et non plus STAR.

[2] Banque Centrale Européenne

[3] La monnaie entre violence et confiance, éd. Odile Jacob, 2002, 380 p.

[4] L’adjectif « réfutable » peut être utilisé en français à la place de « falsificatrice ». « Although I was at the time interested in the contrast between dogmatic and critical thinking (…), and although I realized the link with the falsifiability criteria of demarcation between science and pseudoscience, I did not appreciate that there was a connection between all this and the problem of induction ». Karl Popper, 1974, An Unended Quest. Autobiography. Open Court Publishing Co, La Salle, IL.

4 Messages de forum

  • Le besoin d’une motion d’ordre

    27 mai 2013 09:21, par Jean Bourdariat

    Les débats entre universitaires, politiques, décideurs et activistes mélangent la politique économique et sociale à court terme, la préparation de l’avenir (sur la base des concepts que nous comprenons à peu près), et l’utopie (des concepts nouveaux dont nous subodorons les bienfaits, sans encore savoir en estimer les risques). Suivant les propos de Robert Boyer, considérer la pluralité des temps faciliterait bigrement la compréhension de la situation présente et des futurs possibles.

    Nous avons besoin d’une motion d’ordre : chaque débatteur/expert devrait comme l’anthropologue afficher la position d’où il parle et ses croyances, et pour la compréhension de son propos, préciser à quel horizon de temps se situent ses propositions.

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  • Intéressant, parce que ça conforte nos opinions mais reste à l’inventer ce monde et à s’y coller et ça c’est pas gagné.

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  • Excellent. Décapant !

    Une suggestion : pour la référence à Karl Popper, je préfère très nettement le mot "réfutable" à "falsificatrice". C’est pour moi un point clé. La "science" économique est remplie de propositions dont l’histoire a montré les limites, voire la non-pertinence pour expliquer le monde actuel et à venir. Et effectivement, il n’existe pas de processus de réfutabilité qui permet de les évacuer formellement. Résultat, décennies après décennies, on accumule un fatras de concepts dans lequel chacun pioche les explications ad-hoc qui servent ses propres croyances (selon ses orientations politiques, en réalité).

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  • Remarquable, toutes les 10 pages !

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