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Perspectives économiques pour la France.

Concurrence par les coûts : production, énergie, salaires.

samedi 2 mars 2013

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Patrick Artus : Une croissance forte suppose une pleine utilisation des capacités (environ 85 % avant la crise aux États-Unis), il existe donc une forte concurrence entre les économies pour attirer les entrepreneurs. Depuis que le taux de croissance est négatif dans de nombreux pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) - excepté les États-Unis et l’Allemagne -, des capacités de production sont disponibles. La France a détruit de sa capacité productive ; pourtant, une partie de celle-ci reste sans activité. C’est un signal inquiétant pour les années à venir : si la France n’accumule plus de capacités, elle grève son potentiel de production pour le futur. Alors qu’aux États-Unis, le niveau de la production industrielle revient à celui d’avant la crise, la zone euro est encore à 20 % en-dessous, la Grande-Bretagne et le Japon connaissent aussi des difficultés (ce dernier en raison de la hausse des coûts de l’énergie suite au tsunami).

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Pourquoi l’outil de production est sous-utilisé.

- La sous-utilisation des capacités provient du passage d’un régime d’endettement à un régime de désendettement. Les politiques budgétaires restrictives n’aident pas à relancer la production.

- De plus, comme la demande baisse, les investissements en biens d’équipement diminuent à leur tour (- 4 % en France, - 20 % en Grèce) ; or ce domaine se trouve au cœur de l’activité industrielle.

- La capacité de production industrielle n’est en outre plus encouragée par l’activité mondiale. Si on exclut le secteur de l’énergie, la croissance du commerce international est nulle, y compris avec les émergents qui cumulent 50 % de la croissance économique mondiale. Le Brésil et l’Inde connaissent des problèmes et la Chine est en train de changer de modèle de développement en s’appuyant plus sur l’essor du marché interne (la construction) et moins sur l’industrie exportatrice. Auparavant en Chine, 60 % des exportations étaient composées de produits importés (95% dans l’électronique).

La concurrence par les coûts salariaux et la facture énergétique

Dans ce contexte de crise apparaît une concurrence qui s’exerce par les coûts. Les alternatives dans le choix de localisation par les entreprises sont plus nombreuses quand partout il y a des ressources disponibles.

On a coutume de considérer que la concurrence s’exerce entre les pays de l’OCDE et les émergents. Depuis la fin des années 1990, ces derniers prennent des parts de marché de plus en plus importantes. La Chine est ainsi passée de 2 % du commerce mondial en 1996 à 13 % aujourd’hui. Pourtant, depuis la crise, il existe une concurrence supplémentaire entre les pays de l’OCDE.

Des divergences importantes apparaissent au sein même de la zone euro en ce qui concerne les salaires dans l’industrie. En Allemagne et en France, les coûts salariaux se maintiennent, ils baissent en Espagne et au Portugal, et ils montent en Italie. La chute des salaires en Espagne s’explique par l’ampleur de la crise de certains secteurs. Par exemple, en 2007, 1,3 million de maisons sont construites dans ce pays, contre seulement 8 000 en 2012.

Coût d’une heure de travail dans l’industrie (incluant les charges salariales) :

Pays Coût horaire
en euros
Belgique 38
France 35
Allemagne 34
Italie 26
Espagne 22
Grande-Bretagne 22
États-Unis 22
Source : données Patrick Artus

Le coût salarial horaire industriel de l’Espagne est inférieur de 30 % à celui de la France. Les exportations espagnoles connaissent ainsi une croissance importante depuis trois ans, au détriment de l’Italie et de la France, mais pas de l’Allemagne.

La valeur ajoutée insuffisante de l’industrie

Le problème de la France n’est pas tant celui du coût salarial unitaire, qui n’a pas vraiment évolué comme en Allemagne, que celui du prix de la valeur ajoutée dans l’industrie (incluant le coût énergétique).

Le niveau de gamme de la production française, moyen, ne permet pas aux entrepreneurs d’augmenter le prix final de leurs produits, en raison de la forte concurrence dans ce secteur. En effet, plus le bien vendu est basique, plus les clients sont sensibles à son prix. Quand les produits sont sophistiqués (cas de l’Allemagne), les prix de vente ne sont pas déterminants (on paie la qualité). Face à l’augmentation des coûts (salaires, énergie, hausse de l’euro), les industriels français doivent réduire leurs marges sur la valeur ajoutée pour maintenir un prix final compétitif. La production française s’apparente à celle d’Espagne (où les salaires sont plus bas depuis la crise), mais reste à un niveau de gamme inférieur à celui des États-Unis, du Japon, de l’Allemagne, ou encore de la Suède.

Un autre point pénalisant en France réside dans les coûts des services : les salaires industriels allemands sont élevés mais ceux des services sont inférieurs.

Le prix de l’énergie

Enfin, la facture énergétique joue un rôle déterminant dans les problèmes de l’industrie française. Celle-ci représente 5 % du Produit intérieur brut (PIB) de la zone euro, et 15 à 16 % du coût industriel. Elle compte plus que le coût de capital (amortissement de l’équipement industriel notamment). Les pays européens importent plus des producteurs de pétrole qu’ils ne parviennent à leur exporter. Mais, tandis qu’en Allemagne, cette charge est en partie assumée par les ménages, en France c’est surtout l’industrie qui paie (notre pays favorise traditionnellement le consommateur).

Ici réside une différence fondamentale entre les États-Unis et l’Europe prise dans son ensemble. Si les prix de l’énergie états-uniens étaient au niveau des européens, ils augmenteraient de 18 %. De plus, les salaires aux États-Unis sont 20 % inférieurs dans l’industrie (les patrons ont retiré l’assurance maladie et les prestations retraites qui sont du ressort de l’employé). Cette marge du côté états-unien, en plus de l’exploitation du gaz de schiste, aura des conséquences considérables sur la localisation des activités productives ; on attend une hausse de 13 à 14 % des investissements dans l’industrie (la chimie représente 1,5 million d’emplois en Europe…). Le projet lancé récemment par Barack Obama de traité de libre-échange États-Unis-Union européenne risque par conséquent d’accroître la concurrence sur notre industrie. Néanmoins, la réindustrialisation qui aura lieu ne sera pas celle rêvée par les gouvernants états-uniens, dans les secteurs de l’informatique et des communications, mais s’effectuera plutôt selon un schéma qui ressemble plus à la seconde révolution industrielle : industries lourdes (pneumatiques, chimiques, plastiques). De plus, elle n’entraînera pas un enrichissement direct des classes moyennes, étant donné qu’elle se fonde sur de bas salaires. Mais elle permettra de renouer avec la croissance.

Pour les États-Unis, l’objectif de cette transformation est avant tout budgétaire, il s’agit de rééquilibrer les dépenses publiques, en baissant les contrats militaires, et en réduisant la facture énergétique. Cela permet aussi d’accroître les moyens consacrés aux projets sociaux. Il est actuellement estimé qu’en 2016, les États-Unis n’importeront presque plus de pétrole du Moyen-Orient (une région qui leur coûte chaque année 1 % du PIB en dépenses militaires), mais seulement du Canada, du Mexique et un peu du Venezuela. En 2006, les États-Unis importaient du Moyen-Orient 14 millions de barils par jour, on devrait descendre à 8 millions en juin 2013.

La France subit par conséquent de plein fouet les concurrences des émergents, de ses voisins européens et des États-Unis. Les choses évoluent rapidement : désormais fabriquer une voiture en Chine revient presque au même coût que le faire aux États-Unis, et 30 % moins cher au Mexique.

Incertitudes sur le marché de l’énergie

Il est très difficile de prévoir sur le marché de l’énergie à long terme, P. Artus pense même que ce n’est pas vraiment possible à l’heure actuelle.

Concernant les gaz de schiste, ils représentent seulement 22 % de la production de gaz naturel aux États-Unis, mais cela a suffi pour faire basculer le marché. Le prix équivaut aujourd’hui à un baril de pétrole qui coûterait 18 US$. Cette baisse est telle qu’il existe une demande des clients pour changer les clauses des contrats de fourniture de gaz sur le long terme en indexant les prix sur le gaz des États-Unis et non sur le pétrole.

Qui devrait produire du gaz de schiste ? L’Argentine, la Pologne (faibles quantités), le Danemark. Le Royaume-Uni vient d’autoriser l’exploration et l’Allemagne semble y réfléchir. Il existe une incertitude sur la production potentielle, on estime que le bassin nord-européen contient des réserves importantes. De plus, les États-Unis ne semblent pas vouloir valoriser l’exportation. Lire par ailleurs : Gaz de schistes : la position de leurs défenseurs .

Les prix des énergies fossiles devraient être plus faibles sur 10-15 ans que ne le prévoyaient les analyses des dernières années. C’est à lier au changement de modèle économique de la Chine qui développe des secteurs moins énergivores (dans les prospectives récentes, la Chine englobait toute la hausse de la demande) et à la diminution de la consommation dans les pays de l’OCDE.

Les prévisions du secteur pétrolier s’avèrent très compliquées, parce que le marché fonctionne selon des déterminants plus politiques qu’économiques. La majorité des producteurs utilisent toutes leurs capacités (sauf l’Iran à cause de l’embargo – la production actuelle est un peu supérieure à 2 millions par jour pour une capacité estimée de 4 millions -, l’Irak car le gouvernement ne laisse pas de marges suffisantes aux entreprises donc pour des raisons politiques). Les Saoudiens, qui ont de fait une situation oligopolistique sur le marché, pourraient vendre deux à trois millions de barils de pétrole par jour en plus, ce qui explique le niveau du prix du baril à 113 US$. Si le marché était en situation de concurrence parfaite, le prix devrait être de 30 US$. Cependant, il n’est pas sûr que ce soit plus avantageux car cela brimerait les projets d’investissement des firmes, et provoquerait de nombreuses crises politiques dans des pays dont le budget dépend majoritairement de cette source de revenus.

Donc les prix des gaz, du charbon et du pétrole seront moins chers que prévu. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le secteur des énergies renouvelables, ni pour les producteurs de pétroles non conventionnels (extra-lourds, très sableux, comme en Alaska) dont les coûts d’extraction et de transformation sont plus élevés.

Selon les prévisions actuelles, les modèles énergétiques vont peu se modifier sur les vingt prochaines années (baisse très relative du nucléaire en France, hausse très relative des énergies renouvelables). Il s’agit de processus long, comme de faire bouger des paquebots…

Pour Patrick Artus, le coût énergétique est plus important à l’heure actuelle que la question du taux de change. En effet, l’observation des mouvements des réserves centrales démontre qu’aucun pays ne mène de politique agressive sur sa monnaie en ce moment prévis. Cela n’a pas toujours été le cas, mais récemment on ne constate pas ce phénomène (Yen, Yuan Renminbi).

Patrick Artus précise qu’il a présenté une vision d’économiste, qui peut être différente de celle d’un industriel, ou d’un représentant politique. Par exemple, il ne défend pas forcément la dévaluation de l’euro car si cette mesure convient aux industriels (exportations moins chères), elle n’a pas forcément un effet positif significatif sur le PIB (parce que les importations, y compris d’énergie, seront plus onéreuses). Il présente ici sa vision prospective, mais rappelle les limites de l’exercice puisque les précédentes ont échoué à prédire la situation actuelle.