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HOMO ECONOMICUS, prophète égaré des temps nouveaux

Daniel Cohen, 2012

jeudi 3 janvier 2013

Avec l’ « Homo Economicus », l’économiste Daniel Cohen nous explique qu’on peut comprendre quelque chose aux phénomènes de notre siècle à condition de … sortir de l’économie. Dans un langage simple et accessible, des chapitres courts, avec un sens de la formule qui lui est propre et une variété d’exemples et de faits chiffrés, il nous promène agréablement de la philosophie (« pourquoi une telle difficulté à comprendre ce qui est bon pour soi ? ») à la morale (« ne vous comparez pas aux autres »), de l’entreprise («  le management par le stress, la confiance, la coopération ») aux inégalités sociales (« le centième le plus riche »), de l’histoire («  la chute de l’empire d’occident ») à la géopolitique («  le poids des populations recommence à dicter sa loi dans l’équilibre des richesses mondiales »).

La globalisation a été une promesse d’enrichissement, de prospérité et de bonheur pour les populations du monde. C’est encore vrai pour les pays pauvres ou émergents. Pour ces derniers, la Chine, l’Inde et le Brésil en tête, tout s’est passé comme le disaient les manuels de science économique : « l’épargne, l’éducation, l’ouverture au commerce mondial sont bien des facteurs de croissance ». Mais quelle croissance ? une croissance fondée sur le crédit et l’épuisement des ressources naturelles ? celle qui aiguise les rivalités nationales ? celle qui casse le paradigme de Schumpeter (la destruction d’emploi n’est plus « créative » d’emplois nouveaux) ? Dans les pays occidentaux, «  le triomphe d’une croissance sans usine se transforme en tragédie ». Les discours des économistes orthodoxes sur les bienfaits de la mondialisation sont rejetés par les peuples.

Que s’est-il donc passé ? La croissance des échanges commerciaux promise par la règle de l’avantage comparatif (gagnant-gagnant) de Ricardo, a conduit à « un phénomène d’élimination des plus faibles et d’expansion des plus forts », au bénéfice des plus prospères. La productivité a ralenti, ne parvenant à se maintenir que par l’intensification du travail et la réduction des coûts. La formidable pression du marketing sur les consommateurs a généré et génère sans cesse de nouvelles frustrations. La stagnation du pouvoir d’achat des classes moyennes a été compensée par l’illusion de l’endettement. Les pays émergents, écartés du progrès économique pendant les siècles de colonisation européenne, ont commencé à prendre une part croissante de la richesse mondiale. Les prix des matières premières ont augmenté à la mesure de leur rareté. Face à ces changements, les gouvernements démocratiques ont consacré plus d’énergie à diminuer le mécontentement de leurs électeurs qu’à rechercher des solutions sur le long terme.

Si Daniel Cohen relève que «  l’économie et la politique tirent aujourd’hui dans des sens opposés », il n’aborde pas la question du capital financier, de sa circulation à la vitesse de la lumière partout dans le monde, de la déconnexion entre la finance et l’investissement productif, ni la question du pouvoir qui lui est liée. Il ne cherche pas à mettre à bas le système mondial, laissant percer sa conviction que le système peut être corrigé par de nouvelles règles et un retour du politique.

« Que faire ? » Daniel Cohen , n’a pas donné ce titre à son ouvrage comme Lénine l’avait fait il y a plus d’un siècle. Il ne propose pas de programme. Mais il évoque ce que le lecteur pourra, selon sa sensibilité, considérer comme autant de pistes à explorer pour sortir de «  l’enfermement planétaire » : le retour de l’esprit civique grâce aux réseaux sociaux ; le changement du comportement social par le désintéressement, l’attention à l’autre, la «  propension naturelle des humains à la réciprocité » ; un modèle de croissance « anthropogénique » dans lequel la matière sur laquelle l’homme travaille est l’homme lui-même ; la recherche d’un nouvel indicateur de prospérité basé sur le bonheur du plus grand nombre.

Mais que signifierait un indicateur de bonheur pour les 70 % de personnes qui n’attendent qu’une chose, gagner plus ? Ne serait-il pas totalitaire de prescrire une norme de bonheur pour tous ? Se détourner de l’économique et du commerce ne conduirait-il pas à réactiver les violences que, justement, le commerce était supposé apaiser ? Donc, de nombreuses interrogations, stimulantes. La conclusion de Daniel Cohen n’est pas très rassurante : « A notre tour de repenser l’idée que nous nous faisons d’un monde en harmonie avec lui-même, qui nous fasse aussi sentir l’avant-goût du bonheur et de la paix ». Le chemin sera long …

Référence : Daniel Cohen, 2012, HOMO ECONOMICUS, prophète égaré des temps nouveaux, Paris, Albin Michel, 207 p.