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Cuba : la transition politique vue depuis l’Europe

Par Jean Bourdariat

dimanche 13 juillet 2008 - Mis à jour le jeudi 20 décembre 2012

Est-il possible d’affirmer que le régime cubain n’est pas si mal en point qu’il n’y paraît aujourd’hui ? Depuis le mois de juillet 2006 lorsque Fidel Castro est tombé malade, la presse états-unienne et européenne a souligné les perspectives que cela ouvrait pour la démocratisation de la République cubaine. À la pression des États-Unis, notamment traduite par le blocus de l’île, s’est ajoutée la pression de groupes d’opinion européens. Cependant, que savent-ils de la réalité cubaine ?

Dans quelle mesure la politique du régime cubain a-t-elle eu des conséquences négatives pour le peuple ? À ce propos, la situation est-elle meilleure dans les pays centraméricains et caribéens ? Mieux vaut-il être un citoyen cubain vivant sous un régime autoritaire, ou être un citoyen d’un État démocratique comme le Guatemala ou le Honduras ?

Nous devons reconnaître que Cuba est un véritable désert de l’information . Le paysage médiatique est décourageant : un journal unique, « El Granma », très léger, avec ses huit pages, peu de chaînes de télévision qui donnent l’impression de présenter le même programme tous les jours, le pourcentage de pénétration des téléphones le plus bas de la région, l’accès à Internet est rare, lent et très onéreux pour les Cubains, et le prix d’appel vers l’étranger prohibitif (5,5 US$ par minute).

Plus grave encore réside dans l’absence de perspectives offertes aux jeunes et à la population active , qui pour la plupart n’ont même pas connu le début de la révolution. Les candidats au départ sont nombreux : presque toutes les familles ont un parent, un oncle ou un frère qui vit aux États-Unis. Le salaire mensuel moyen s’élève à 15 US$. Les revenus sont bas, les gens travaillent peu : les Cubains sont sensés tous avoir un emploi, mais les rues du centre-ville sont remplies durant les heures de travail. Il existe aussi des difficultés dans le domaine du logement : on ne trouve pas de briques à Cuba et il y a peu d’appartements ou de maisons en location. Ainsi, les jeunes couples et leurs enfants partagent souvent une petite chambre dans le lieu de vie de leurs parents.

De plus, il n’est pas acceptable qu’un gouvernement comme celui de Cuba envoie des opposants politiques en prison, pratique qui n’existe pratiquement plus dans aucun autre pays du continent américain.

Néanmoins, les Cubains présentent l’espérance de vie la plus longue de la région, similaire à celle des États-Unis, avec 77 ans. Selon la Banque mondiale, Cuba fait partie des pays « à revenus moyens », avec un Produit intérieur brut (PIB) par habitant du même niveau que le Guatemala, plus haut que ceux du Honduras et d’Haïti. On dit en Europe que les Cubains ne critiquent pas leur gouvernement parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi, leur logement, ou leurs avantages. Pourtant, ils critiquent leur gouvernement, comme le font tous les citoyens du monde, mais ils sont ambivalents. Ils se plaignent des problèmes de ravitaillement (chaque famille a un carnet de rationnement qui lui donne accès à des biens en quantité limitée), du manque de moyens de transport journaliers pour se rendre à leur travail, de l’interdiction d’acheter des voitures, de la difficulté à pouvoir créer son entreprise, des impôts élevés sur les activités touristiques (ceux qui louent une chambre aux touristes doivent payer à l’État la moitié de leurs revenus mensuels, qu’ils la louent ou non).

Mais ils savent aussi que l’enseignement est gratuit pour tous, que la mortalité infantile est la plus basse du continent, y compris en comparaison avec les États-Unis, que chaque jeune peut aller à l’université s’il le souhaite, qu’il y a de l’emploi pour tous (mal payé, comme nous l’avons déjà souligné), que les médicaments sont bon marché (5 centimes de US$ pour une nébulisation), que les transports internes ne sont pas très chers (le vol de Santiago à La Havane - 700 km - coûte 4 US$ pour un Cubain). Que l’on soit Cubain ou étranger, il est possible de se promener dans le centre des villes la nuit, seul(e), sans crainte et sans risque, alors qu’il en est autrement dans d’autres pays.

Au Guatemala, au Honduras, au Nicaragua, et au Salvador, il existe de nombreux journaux, des dizaines de chaînes de télévision nationales et internationales, des voitures et beaucoup de trafic dans la ville. Mais, entre 48% et 57% de la population vit avec un revenu inférieur au niveau de pauvreté en fonction des cas. Tous les matins, les citoyens lisent dans la presse les tueries de la nuit précédente. Les paysans et les petites filles ont difficilement accès à l’école. Ils doivent payer pour y aller. Ils ont la possibilité d’ouvrir leur propre commerce ; malheureusement, de nombreuses entreprises, même petites, appartiennent à des étrangers . Beaucoup doivent payer l’« impôt de guerre » aux Maras. Le pourcentage de personnes affectées par le VIH-Sida augmente chaque année. Il n’y a plus de dictatures, mais le gouvernement élu doit accommoder une oligarchie économique encore parfois appuyée par les États-Unis. La participation électorale est faible, souvent inférieure à 50%, ce qui pourrait refléter la perte de confiance d’une partie de la population à l’égard du système démocratique.

Environ 50 millions de Latino-Américains vivent aux États-Unis : au Guatemala, 12% de la population totale a émigré, une véritable hémorragie démographique pour ce pays . Cela représente un quart de la population masculine active ! Pendant un siècle, les gouvernements des États-Unis ont contrôlé les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes. Ont-ils obtenu plus que d’autres grâce à cela ? Les Cubains voudraient-ils revenir aux temps du dictateur Batista, quand le pays était le « lupanar des États-Unis » ? Bien sûr que non ! Les démocrates européens doivent prendre conscience des conséquences de la pression qu’ils exercent sur le gouvernement cubain : le discours du Président français Mitterrand en 1990 sur le système démocratique a provoqué des milliers de morts en Afrique. L’angélisme politique des Européens a eu pour conséquence dix ans de guerres civiles : le niveau de vie en Côte d’Ivoire et dans les Républiques du Congo (Afrique centrale) a reculé de 30 ans. En Europe, nous parlons beaucoup des victimes de la dictature castriste, ce que l’on peut comprendre, mais peu d’Européens savent que la guerre du Guatemala a fait 200 000 morts et un million de déplacés.

Les Cubains ont une richesse intangible - éducation, infrastructure, santé, sentiment national - que est exceptionnelle, comparée avec la situation dans d’autres pays de la région. Le système cubain a apporté une réponse aux besoins fondamentaux des classes pauvres et moyennes du pays. Nous savons tous que d’autres problèmes importants restent encore non résolus, en particulier la liberté de l’information et de pensée. Les Cubains se trouvent à un moment crucial de leur histoire. Les exportateurs européens du libéralisme politique ne les aident pas. Les gouvernements européens devraient plutôt soutenir les institutions et les groupes sociaux cubains pour que le peuple cubain puisse construire lui-même la transition vers un nouveau projet national, sans perdre les résultats obtenus durant les 50 dernières années.