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Les pigeons et la finance : un symptôme fâcheux et quatre faits concrets.

mardi 9 octobre 2012 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

Les chefs d’entreprise qui se considèrent comme des pigeons sont-ils des profiteurs ? des rentiers ? des spéculateurs ? ou des créateurs d’emploi et de valeur, indispensables et trop rares ? Ne pensent-ils qu’à faire fortune le plus vite possible en mettant la pression sur leurs salariés ? ou bien sont-ils les chevaliers des temps modernes rêvant de conquérir toujours de nouveaux territoires au bénéfice de la société, de leur pays ?

Chacun répondra à ces questions suivants ses idées et expériences personnelles. Pour notre part, nous trouvons que le procès d’intention fait à ces chefs d’entreprise est un symptôme fâcheux de l’état d’esprit et de la situation du pays – que les mérites des entrepreneurs soient faibles ou immenses – au moment où le « nuage noir de la finance », suivant l’expression d’Alain Touraine, s’est répandu sur le monde entier, mettant en péril les nations qui n’ont pas réussi à développer et maintenir sur leur territoire un capital financier suffisant pour faire face à la tourmente.

Sans qu’il soit nécessaire de venir au secours des « pigeons » qui savent se défendre parfaitement, nous soulignons dans cet article quatre faits concrets : 1) le capital se constitue lentement ; 2) il est bon pour un pays que des capitaux s’y enracinent ; 3) depuis longtemps, les capitaux fuient la France ; 4) les menaces de tornades financières n’ont jamais été aussi fortes.

1) Le capital de l’entreprise s’accumule lentement, et fond très vite quand les affaires ne sont pas bonnes. Nous sommes aveuglés par les réussites de l’Internet où quelques entrepreneurs (peu nombreux) ont su créer une fortune en moins de 10 ans. Ces brillants entrepreneurs cachent la forêt des besogneux de l’entreprise qui s’escriment tous les jours pour faire rentrer les affaires et la trésorerie. Les entreprises françaises ont les marges les plus basses des pays européens (voir le graphique ci-dessous). Alors pourquoi les chefs d’entreprises sont suspectés de s’enrichir au dépend de la nation et des travailleurs ? C’est le contraire : l’entreprise française ne parvient pas à préserver dans son revenu une part suffisante (comparée aux entreprises des autres pays) ni pour investir, ni pour s’enrichir.

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Marges brutes

2) Il est bon pour les habitants d’un pays que des capitaux s’y développent et s’y enracinent. L’homme le plus riche de France a bien sauvé les Lejaby. Il n’est pas un héritier sauf erreur, et il n’est pas un rentier. Son groupe industriel est l’un des peu nombreux qui créent de l’emploi en France et qui exportent l’essentiel de leur production. Oui c’est vrai, il est très, très riche … mais pour autant que je sache, cette fortune n’a pas été volée, et il contribue à la richesse nationale par ses impôts, les emplois qu’il crée, les cotisations sociales qu’il paie. Faut-il lui faire comprendre que « trop c’est trop » et lui envoyer du « casse toi pauv’riche » ? Derrière lui, les patrons de PME, bien qu’à mille lieux d’une telle fortune, avec un revenu dans la moyenne de ceux des cadres supérieurs, se sentent attaqués. Il faut amener les plus fortunés des entrepreneurs à se sentir bien dans notre pays et, intérêt ou altruisme peu importe, à y développer des emplois. Oui, pourchassons la rente et le monopole, mais pas l’entrepreneur.

3) On se félicitait au siècle dernier de « la France, fille aînée de l’Eglise », et « la France, terre d’accueil des investissements étrangers » ? On ne sait pas si Dieu a quitté le pays, mais ce qui est sûr, c’est que les capitaux désertent le territoire national. Regardons ce graphique où sont représentés la balance entre les capitaux (IDE : Investissements directs étrangers) qui rentrent et ceux qui sortent des pays (la balance est négative quand les capitaux sortent).

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Flux nets de capitaux sortants

Ce graphique montre que de 2000 à aujourd’hui, plus de 500 milliards d’euros sont sortis du pays, après 300 milliards au cours de la décennie précédente, ! Ces sorties sont les plus élevées de tous les pays européens, (on peut constater qu’à l’inverse, les capitaux entrent en Belgique …). Toutes les grandes entreprises – à capitaux français ou étrangers – contribuent à cet affaiblissement financier du pays. Pourquoi ? Un peu parce que le développement économique est plus fort dans les pays émergents, beaucoup parce que les capitaux ne parviennent pas à se rentabiliser en France. Est-ce qu’une sorte de néo-marxisme se serait si fortement enracinée dans les mentalités qu’elle pousserait les gouvernements de droite et de gauche à prélever encore et toujours plus sur les entreprises, elles qui sont pourtant l’unique espoir de, peut-être un jour, inverser la courbe du chômage ! Un pays a besoin de capital pour se développer.

4) La météorologie financière est mauvaise, les tourmentes se suivent et se ressemblent, et pas plus que le temps qu’il fait, personne – gouvernements, régulateurs, banquiers – ne contrôle plus rien : perplexe, le commun des mortels s’échange les dernières informations sur les taux qui montent quand ils devraient descendre et descendent quand ils devraient monter (la météo des finances se trompe toujours). Que pourra faire un pays, que les capitaux fuient, pour résister aux tornades financières qui tôt ou tard vont s’abattre sur lui ?

Les Etats-Unis parviennent plutôt bien à compenser la désindustrialisation, par l’innovation, le gaz de schistes et la planche à billets. Nous, français, ne voulons pas de gaz de schistes, plus de centrales nucléaires, pas de grand capitaliste, pas d’entrepreneurs qui s’enrichissent sur le dos des travailleurs, et notre puissante recherche publique ne passe pas le cap de l’innovation. Sans compter que nous n’avons plus de planche à billets. « Réveillez-vous ! », crie Nicolas Baverez. « Indignez-vous ! » lui répondent les pigeons. Pour s’en sortir, notre pays doit recréer un capital enraciné sur le territoire. Il doit être bienveillant avec ses créateurs d’idées et de richesses, et en échange, attendre d’eux éthique et patriotisme. Nous devons le faire, pour les jeunes qui ne trouvent pas de travail, pour nos enfants dont les perspectives personnelles sont moroses sur le territoire, pour les moins favorisés qui sont plus que jamais exclus du système, pour notre système social que nous ne pouvons plus financer.

Si nous n’y parvenons pas, la France pourra être l’un des premiers pays à passer du stade de grande puissance du XXème siècle à celui de pays sous-développé du XXIème, comme l’Argentine, seul pays avancé de la fin du XIXème siècle à être devenu un pays en développement au XXème.