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Ce sont les déséquilibres de l’économie réelle qui ont provoqué la crise financière, et non l’inverse

mardi 6 décembre 2011 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

Jusqu’il y a peu d’années, les crises de la dette étaient le fait de pays émergents. Nous, pays industrialisés, sommes atteints à notre tour. Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer les spéculateurs, le marché, le capitalisme, car ce sont les déséquilibres de l’économie réelle qui ont provoqué les désordres financiers, et non l’inverse. Le commerce international est un prisme passionnant pour comprendre les déséquilibres de l’économie réelle[1].

Pendant trente ans après la seconde guerre mondiale, les exportations de la France et de l’Allemagne ont progressé plus rapidement que la moyenne mondiale. Le rattrapage a permis d’engager une croissance rapide et durable de la richesse de nos pays.

Mais au cours des trente années suivantes, jusqu’aujourd’hui, le commerce extérieur de nos pays a augmenté moins vite que le commerce mondial. La croissance économique en Europe s’est ralentie, alors qu’elle accélérait dans les pays émergents. Des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté, surtout en Asie, alors que peu à peu est montée chez nous la crainte du chômage et du déclassement social.

Le creusement inimaginable des déficits depuis l’année 2000 montre que pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas pris conscience du basculement du monde qui se profile. Ne pouvant plus financer notre modèle social, nous, français, avons laissé filer la dette, tandis que d’autres pays, l’Allemagne, l’Europe du nord, engageaient des mesures difficiles et courageuses pour restaurer leur compétitivité. Entre 1998 et 2008, nous avons acheté à l’étranger pour 287 milliards d’euros de plus que nous avons vendu. Rien que pour 2011, le déficit du commerce extérieur atteindra 75 milliards d’euros.

75 milliards, ce sont 500.000 emplois qui manquent dans l’industrie. Et ce ne sont pas les banques, les services publics, ou les services à la personne (dont le financement est un non-sens économique), qui créeront la valeur ajoutée nécessaire au financement de notre modèle social. Et nous ne pouvons plus dévaluer notre monnaie, ce que nous avons fait longtemps : nos gouvernants avaient là un outil simple pour améliorer rapidement la compétitivité du pays, il est vrai au prix d’un appauvrissement discret de tous les français.

L’étude du commerce international montre que trois facteurs permettent à l’industrie d’être exportatrice, et donc de financer l’achat à l’extérieur des produits dont nous ne disposons pas[2].

1er facteur : le niveau des produits dans la gamme. Nous ne pouvons être compétitifs que si nous produisons des produits de moyenne ou haute gamme, en avance sur leurs concurrents, d’une meilleure qualité, répondant à des besoins nouveaux. Ce n’est pas ce que nous faisons. Parmi ceux de nos produits qui marchent bien à l’exportation, il y a moitié moins de familles de produits de moyenne et haute gamme que n’en a l’Allemagne. Les prix des produits français exportés sont très, trop, sensibles au prix de revient, à la hausse comme à la baisse, alors que les produits allemands, bénéficient d’une « compétitivité hors-prix »[3] qui fait qu’ils sont achetés même avec un euro fort.

2ème facteur : la recherche et l’innovation. « La mission recherche et enseignement supérieur reste la première priorité du gouvernement ». Cette phrase est inscrite chaque année par copier-coller dans la loi de finances qui fixe le budget annuel de l’Etat. Cette méthode Coué est de peu d’effet, et nous sommes loin de la réalité : la France est le seul pays d’Europe dont l’effort de recherche et développement a diminué depuis 2000 (avec l’Angleterre, soyons honnête). Dans tous les autres pays d’Europe, cet effort s’est accru, plus encore dans les pays scandinaves.

3ème facteur : la marge des entreprises. Il s’agit de la marge brute calculée comme la valeur ajoutée diminuée de la masse salariale et des cotisations sociales. L’industrie française a le taux de marge brute, 30%, le plus bas de tous les pays industrialisés. L’Allemagne est à 35%. La moyenne est un peu supérieure à 40%. Que décidez-vous si vous devez choisir entre investir avec une marge brute de 30%, de 35% ou de 40%. Les grands groupes français ont choisi : depuis dix ans ils ont investi à l’étranger 400 milliards d’euros de plus que ce que les firmes étrangères ont investi en France. Il est donc faux d’affirmer et de répéter que la France attire les investissements étrangers.

Le génial Schumpeter avait formulé le principe de la destruction créatrice : la disparition d’activités productives anciennes est nécessaire pour que de nouvelles activités naissent, répondant à de nouveaux besoins et créatrices d’emploi. Mais nous avons laissé disparaître des pans entiers de l’industrie, et nous avons choisi de satisfaire les nouveaux besoins des français non en les produisant nous-mêmes, mais par l’importation.

Notre modèle social ne survivra que si nous savons et acceptons de restaurer les marges de la production sur le territoire national, si nous investissons plus en recherche, pas seulement fondamentale, et surtout en diffusion de l’innovation, ce qui aidera nos entreprises à faire monter leurs produits en gamme.


Notes

[1] Voir Le Commerce International, Théories et pratiques actuelles, L’Harmattan, Collection l’Esprit Economique, Novembre 2011, 222 p.

[2] A noter que ni le niveau des salaires et des charges, ni la productivité, n’ont une influence forte sur les capacités exportatrices d’un pays industrialisé.

[3] Fontagné Lionel et Gaulier Guillaume, 2008, Performances à l’exportation de la France et de l’Allemagne, Rapport du CAE, Septembre 2008