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Libre-échange I : la théorie classique et les autres théories

vendredi 4 février 2011 par Jean Bourdariat

Adam Smith : économie de marché et avantage absolu

C’est Adam Smith, considéré comme le père de l’économie classique, qui a le premier théorisé et expliqué l’importance du commerce pour la prospérité d’un pays [1]. Pour lui la richesse d’une nation est la richesse de tous ses habitants, et non la seule richesse de l’Etat ou des grands propriétaires. Il postule que l’intérêt des individus sert l’intérêt de la société : « [l’individu] ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions … Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler ». Il invente le concept de division du travail, qui permet de produire mieux, plus et à moindre coût. La division du travail suppose l’échange, et donc le commerce des produits. La difficulté d’établir un prix et le risque de situations monopolistiques conduisent à la nécessité d’un marché où les produits s’échangent au plus proche de leur « prix naturel » (le prix de revient) grâce à la rationalité des vendeurs et des acheteurs et à la concurrence. « Les monopoleurs, en tenant le marché constamment mal approvisionné et en ne répondant jamais pleinement à la demande effective, vendent leurs marchandises fort au-dessus du prix naturel » .

Adam Smith élargit le concept de division du travail entre individus à la division du travail entre pays : « Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de l’établir nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de notre propre industrie, employée dans le genre dans lequel nous avons quelque avantage ». Il invente ici la notion d’avantage absolu d’une nation. L’affirmation de Smith « Tant que l’un des pays aura ces avantages et qu’ils manqueront à l’autre, il sera toujours plus avantageux pour celui-ci d’acheter du premier, que de fabriquer lui-même » fonde la politique contemporaine des Etats-Unis qui est de promouvoir le libre commerce, même au prix d’un déséquilibre de la balance commerciale.

Pour Adam Smith, c’est l’économie de marché, fondée sur la liberté, la division du travail et le commerce, qui permet aux nations de se développer. « Par le commerce, la richesse des nations et les conditions de vie des habitants vont se rapprocher peu à peu ». Il pose un principe du libéralisme en affirmant que la liberté et l’intérêt individuels servent l’intérêt collectif. Les idées d’Adam Smith ont été remises en question en leur temps par les marxistes, mais bien qu’énoncées il y a plus de deux siècles, elles sont de nos jours reconnues et considérées comme valides par la communauté des économistes quasi-unanimes.

David Ricardo : l’avantage comparatif

Ricardo [2]va au-delà de la notion d’avantage absolu et invente (sans jamais le nommer ainsi) le concept d’avantage comparatif, qui reste un concept de base du libre commerce tel qu’il est promu par l’OMC [3]. Il montre que ce qui compte c’est la différence du coût relatif des marchandises entre deux pays, et que même si un pays fabrique efficacement une certaine catégorie de produit, il peut avoir avantage à l’acheter à l’étranger et utiliser l’économie réalisée à d’autres fins. Même si un pays n’a aucun avantage marquant, il a intérêt à commercer avec d’autres en s’appuyant sur le produit pour lequel son désavantage est le moindre. Le concept d’avantage comparatif a été bien accueilli par les responsables politiques et économiques de l’Angleterre impériale qui en ont fait largement usage pour convaincre les autres pays d’ouvrir leur commerce, arguant qu’il s’agit d’un jeu à somme positive.

Toutefois, Ricardo pense que « le taux de profit ne peux jamais être augmenté que par une baisse des salaires ». La question était posée dés son époque de « qui dans le pays importateur va bénéficier des avantages apportés par le commerce ? ». Ricardo répond très clairement, et c’est une dimension de sa pensée qui est rarement évoquée [4] : « le commerce international n’a pas tendance à augmenter les profits à moins que les produits importés soient ceux qui sont achetés avec les revenus du travail. Si la nourriture et les autres biens de première nécessité peuvent être apportés au marché à un prix réduit, les salaires diminueront et les profits augmenteront » . Ainsi pour Ricardo, les profits des entreprises augmenteront si les salaires peuvent être abaissés, en important des denrées de subsistance meilleur marché pour les ouvriers. C’est ce que fait l’Angleterre à la fin du 19ème siècle. Les salaires des ouvriers étaient au plus bas, mais les familles ouvrières ont pu dépenser moins pour se nourrir grâce aux importations agricoles massives depuis les colonies. L’agriculture a été liquidée (fin des « corn laws »), et les paysans ont afflué vers les villes pour trouver du travail. En 1889, un habitant de Londres sur trois (un sur dix pour l’ensemble de l’Angleterre) était sans maison ou ne mangeait pas à sa faim.

Il semble bien que Ricardo ait perçu qu’un échange inégal pouvait se produire. Il écrit en effet dans l’introduction de son livre qu’un pays a le choix entre deux solutions pour équilibrer ses comptes lorsque « la valeur pécuniaire de ses marchandises vient à baisser, soit par une diminution dans la quantité de travail nécessaire pour produire le blé indigène, soit par la possibilité d’obtenir une portion du blé à des prix moins élevés au dehors, et cela, au moyen de l’exportation de ses produits fabriqués ». Si le pays n’a pas d’industrie, ce qui est le cas de nombreux pays en développement, il lui faut baisser le coût du travail, donc réduire la quantité de travail (augmenter le sous-emploi) ou le coût unitaire du travail (ce qui revient à diminuer les salaires). Si le pays est industrialisé, il développera l’exportation de ses produits manufacturés, à plus forte valeur ajoutée. Dans le cas où l’un comme l’autre n’y parviendraient pas, le développement du pays serait inférieur à son taux de croissance potentielle .

La théorie "HOS" : l’avantage en facteurs de production

Le concept d’avantage comparatif a été perfectionné au XXème siècle par Heckser, Ohlin et Samuelson (théorie H.O.S.), qui considèrent que les spécialisations économiques sont indifférentes, et que ce qui compte c’est l’avantage relatif en facteurs de production (par exemple, une ressource naturelle, ou l’abondance de terres, ou le bas coût de la main d’œuvre, ou encore l’abondance de capital). « Le pays h possède un rapport capital/travail plus élevé que f, ce qui lui donne un avantage comparatif dans la production du bien 2. Inversement, f possède un rapport travail/capital plus élevé que h, ce qui lui donne un avantage comparatif dans la production du bien 1 ». En exportant un facteur abondant et en important un facteur rare, le commerce est globalement bénéfique aux deux pays h et f. Les auteurs relèvent toutefois que le commerce va modifier la répartition des revenus dans un pays : les détenteurs du facteur abondant qui est exporté vont gagner à l’échange, tandis que le revenu des détenteurs du facteur rare, concurrencés par une importation moins coûteuse, verront leurs revenus baisser.

Ainsi, la conviction d’une majorité d’économistes que le libre-échange favorise la prospérité de toutes les nations du monde est clairement affirmée. Cette conviction fonde l’action de l’Organisation Mondiale du Commerce en faveur du libre commerce. En conclusion de ce résumé de la théorie classique du commerce, et pour bien comprendre cette conviction, écoutons la « Parabole de l’Ange » de Paul Samuelson, rapportée par Paul Krugman en 1995 : « Il était une fois où tous les facteurs de production du monde appartenaient à une unique économie mondiale et étaient capables de travailler librement les uns avec les autres. Cette économie mondiale intégrée avait atteint un équilibre avec tout ce qu’il fallait : prix des biens, prix des facteurs, allocations de ressources, etc. Alors vint un ange. L’ange inscrivit sur chaque unité de chaque facteur de production son appartenance à une nation particulière, et de ce moment les facteurs ne pouvaient plus travailler qu’avec les autres facteurs de la même nation. Quel dommage avait provoqué l’ange ? Peut-être aucun. L’ange n’avait pas réparti également les facteurs entre les nations, mais il était encore possible que la spécialisation et le commerce aboutisse à la même production et à la même consommation qu’auparavant. Et on pourrait décrire une telle restauration de l’économie intégrée (qui implique entre autre choses une égalisation des facteurs de production) comme le but du commerce international » [5]

Braudel et Prebisch : les relations entre le "Centre" et la "Périphérie"

En cherchant à comprendre la dégradation des termes de l’échange de l’Argentine entre les deux guerres, Prebisch observe les avantages des économies du centre qui bénéficient de la diffusion des technologies, lesquelles profitent peu aux pays de la périphérie cantonnées à l’exportation de produits primaires ou de biens à forte intensité de main d’œuvre. En effet les prix des produits primaires exportés sont peu élastiques par rapport à la demande, alors que l’intégration de nouvelles technologies dans les produits manufacturés accroît la demande et la valeur des exportations des pays industrialisés. Suivant le modèle Centre et Périphérie de Fernand Braudel, les économies du Centre sont polyvalentes, compétentes, productives et travaillent dans un temps court, tandis que les économies de la Périphérie sont spécialisées, vulnérables et travaillent dans un temps long.

Prebisch évalua la dégradation des termes de l’échange des produits primaires à 0,9% par an de 1876 à 1939 [6]. Devenu directeur de la CEPALC en 1948, Prebisch fut le promoteur de la politique d’industrialisation par substitution des importations, largement suivie en Amérique latine de 1950 à 1980.

Cardoso et Faletto : la théorie de la dépendance

Les sociologues sud-américains Cardoso et Faletto [7] expliquent que la dépendance économique de l’Amérique latine vis-à-vis des pays industrialisés a été rendu possible par une alliance entre les économies centrales et les classes dominantes des pays de la région, qui ont privilégié leurs propres intérêts avant ceux de la nation. La science économique néglige en général les relations de pouvoir. Pourtant, soulignent les auteurs, « le groupe ayant le pouvoir économique tente d’établir des alliances ou de subordonner les autres groupes ou classes pour développer une forme économique compatible avec ses intérêts ». Ainsi, les décisions qui affectent la production ou la consommation d’une économie donnée se prennent en fonction de la dynamique et des intérêts des économies développées.

Le mode d’intégration des économies nationales au marché mondial est conditionné par des formes définies et distinctes d’interrelation des groupes de chaque pays, entre eux et avec les groupes externes. Pour qu’un processus de développement s’engage, « il est décisif de mettre en œuvre un projet d’autonomie croissante et un changement des relations entre les classes pour réduire significativement les relations de dépendance ».

Lewis : la théorie du pessimisme des exportations

Cette théorie formulée par Arthur Lewis dans les années 1950 doute du bien fondé d’un développement économique basé sur l’exportation de produits agricoles. Comme la demande de produits primaires est peu élastique, il y a une insuffisance de demande dés lors que plusieurs pays augmentent leurs production en même temps. Et si la production d’un pays surpasse celle des autres, les prix vont baisser. On parle ici de croissance appauvrissante. La politique de développement est de faire passer le pays d’une agriculture traditionnelle à une industrie moderne, avec une économie dirigée par l’Etat : entreprises publiques dans les secteurs stratégiques, droits de douane à l’importation, taxes à l’exportation de produits primaires, salaires minimum, contrôle des taux d’intérêt, etc. De telles idées ont fondé le choix des pays marxistes de rompre avec l’économie mondiale et de choisir un développement volontariste, plus ou moins autarcique, avec un rôle prépondérant de l’Etat.

Comme on le verra dans l’article suivant (Libre-échange II), la théorie de l’avantage comparatif en facteurs de production reste aujourd’hui reconnue comme la plus pertinente par une large majorité d’économistes.

Notes

[1] Adam Smith, 1776, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Université du Québec à Chicoutimi. Texte original disponible en téléchargement sur http://classiques.uqac.ca/classiques/Smith_adam/smith_adam.html

[2] David Ricardo, 1817, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 3ème édition 1821, Chapitre 7. Texte original téléchargable sur le site de l’Université de Chicoutimi : http://classiques.uqac.ca/classiques/ricardo_david/principes_eco_pol/principes_eco_pol.html

[3] Pascal Lamy, Directeur Général de l’OMC, « Le principe de l’avantage comparatif et, plus généralement, le principe voulant que le commerce soit mutuellement profitable, demeurent valables au XXIe siècle ». Conférence à l’Ecole d’Economie de Paris, 12 avril 2010

[4] Daniel Cohen évoque cet aspect de la pensée de Ricardo dans son cours : Mythes et paradoxes de la mondialisation - (Paris I/ENS). Voir la vidéo sur http://www.diffusion.ens.fr/index.php ?res=conf&idconf=517

[5] Paul Krugman, 1995, Increasing Returns, Imperfect Competition and the Positive Theory of International Trade, Handbook of International Economics, vol. III, Elsevier Ed, p. 1245.

[6] A.P. Thirlwall and Penélope Pacheco-Lopez, 2008, Trade Liberalisation and the Poverty of Nations, Erward Elgar, Cheltenham, p 119

[7] FH Cardoso & E. Faletto, 1969, Dependencia y Desarollo en América Latina, Mexico, Siglo XXI