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Entretien : deux penseurs de l’économie au chevet de la France dans la mondialisation.

vendredi 21 janvier 2011 - Mis à jour le vendredi 4 mars 2011

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David Ricardo et Adam Smith

Deux ans après que notre gouvernement ait fait appel à des grands économistes de renom, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, tous deux Prix Nobel, pour rechercher les remèdes aux maux qui affligent notre pays, il nous a paru intéressant d’interroger les penseurs les plus respectés de l’histoire de l’économie, nés il y a plus de deux siècles. Humandee vous présente en exclusivité la substance des entretiens réalisés.

[NB : les phrases en italiques sont des verbatim de ces penseurs]

Humandee : nos concitoyens estiment que la France est immergée dans une crise qui dure depuis trente ans. Ils ont le sentiment que les inégalités augmentent, qu’il est difficile de trouver un emploi, que ceux qui travaillent sont stressés, que le système de protection sociale est menacé, que les élites sont trop privilégiées. Un seul moyen leur reste pour soulager leur angoisse : celui de s’indigner.

Adam Smith et David Ricardo (dans un même élan et d’une seule voix) : nous avons étudié rapidement la situation de votre pays avant notre entretien. Votre pays est l’un des plus riches du monde. Votre économie est très fortement intégrée au marché mondial et a, plus que d’autres, bénéficié largement du commerce international. Mais aucune situation n’est immuable. En se rendant compte de la richesse de votre nation, d’autres pays en ont eu envie et s’emploient activement à y accéder.

Adam Smith : il y a 230 ans, j’ai écrit que la division du travail permet à toutes les nations de commercer en s’appuyant sur les avantages dont la nature ou l’histoire les a dotés. Le commerce a permis à votre nation de s’enrichir. C’est maintenant le tour d’autres nations, qui étaient restées à l’écart du développement que vous avez connu. J’avais prévu que par le commerce, la richesse des nations et les conditions de vie des habitants allaient se rapprocher peu à peu. C’est ce qui se passe en ce moment.

Humandee : comment définissez-vous la richesse d’une nation ?

Adam Smith : la richesse d’une nation est celle de tous ses habitants. En ne recherchant que son intérêt personnel, l’individu travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.

David Ricardo : si vous le permettez, Adam, je renforcerai votre propos par la découverte majeure qui m’a fait connaître et qui reste incontestée au XXIème siècle, c’est la règle de l’avantage comparatif. Il est très important pour le bonheur de l’humanité que notre satisfaction soit augmentée par une meilleure distribution du travail, chaque pays produisant les biens pour lesquels il est adapté par sa situation, son climat, ses autres avantages naturels ou artificiels. En échangeant leurs produits avec d’autres pays, ils peuvent augmenter leur taux de profit.

Pascal Lamy (en visio-conférence depuis Genève) : absolument ! L’avantage comparatif n’est pas mort. Il reste un fondement des principes que nous défendons à l’Organisation Mondiale du Commerce.

Humandee : je ne comprends pas. Notre pays commerce beaucoup, mais nous achetons plus de biens à l’étranger que nous en vendons. Tout cela déséquilibre notre balance commerciale, crée du chômage, fait stagner les salaires.

Adam Smith et David Ricardo : (petits rires gênés)

Adam Smith : ce n’est pas dans les pays les plus riches que les salaires sont le plus élevés, mais c’est dans les pays qui font le plus de progrès, ou dans ceux qui marchent le plus vite vers l’opulence. Manifestement ce n’est plus le cas de votre pays qui fait partie des plus riches.

David Ricardo (il affiche un large sourire) : Il est vrai que le commerce international n’a pas tendance à augmenter les profits à moins que les produits importés soient ceux qui sont achetés avec les revenus du travail. Si la nourriture et les autres biens de première nécessité peuvent être apportés au marché à un prix réduit, les salaires diminueront et les profits augmenteront.

Humandee : les anglais ont appliqué parfaitement vos idées à la fin du 19ème siècle. Les salaires des ouvriers étaient au plus bas, et les familles ouvrières ont pu dépenser moins pour se nourrir grâce aux importations agricoles massives depuis les colonies. Mais oubliez-vous qu’outre la baisse du salaire ouvrier, la conséquence a été une véritable liquidation de l’agriculture anglaise ? En 1889, un habitant de Londres sur trois était sans maison ou ne mangeait pas à sa faim.

David Ricardo (grave) : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Lorsqu’un pays passe au libre-échange, la spécialisation implique un redéploiement coûteux et socialement pénible des activités et des travailleurs vers d’autres secteurs. En stimulant l’industrie, le libre commerce distribue le travail plus efficacement et plus économiquement.

Pascal Lamy : l’échange devrait permettre d’accroître les revenus des pays qui commercent et donc la demande, plutôt que de la faire baisser.

David Ricardo : mais de quels revenus parlez-vous, M. Lamy ? Je vous rappelle que j’ai écrit en 1817, que le taux de profit ne peux jamais être augmenté que par une baisse des salaires.

Adam Smith : il faut de toute nécessité qu’un homme vive de son travail, et que son salaire suffise au moins à sa subsistance.

Pascal Lamy : il incombe aux gouvernements de veiller à répartir les avantages tirés de l’échange international. Si l’ouverture du commerce est perçue comme ne profitant qu’à un petit groupe de privilégiés, très probablement au détriment d’autres groupes de la société, elle perd alors sa légitimité politique.

Humandee : selon les estimations, entre trois et cinq millions de français sont sans travail. Les groupes industriels français constatent qu’ils font moins de bénéfices en France, et investissent des sommes considérables à l’étranger.

David Ricardo : l’emploi des machines ne pourrait jamais être découragé sans danger ; car, si l’on n’autorise pas un capital à recueillir tout le revenu net que lui procurerait l’utilisation des machines, il ira à l’étranger ; et cette fuite de capitaux décourage bien plus la demande de travail que l’emploi de machines le plus étendu.

Humandee : pour terminer cet entretien, dont je vous remercie vivement au nom de nos lecteurs, quel conseil de politique économique donneriez-vous à notre gouvernement ?

David Ricardo : dans votre pays, le prélèvement de la moitié des revenus ne suffit pas pour payer les dépenses du gouvernement. Les exportations ne permettent pas de compenser les importations. Il faut revenir à l’équilibre, alors même que l’ensemble de la valeur pécuniaire de vos marchandises vient à baisser, soit par une diminution dans la quantité de travail nécessaire pour produire le blé indigène, soit par la possibilité d’obtenir une portion du blé à des prix moins élevés au dehors, et cela, au moyen de l’exportation de ses produits fabriqués.

Cette considération a un intérêt immense, surtout dans les pays qui plient sous le faix d’une dette nationale énorme.

Adam Smith : le Travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie. Selon que ce produit, ou ce qui est acheté avec ce produit, se trouvera être dans une proportion plus ou moins grande avec le nombre des consommateurs, la nation sera plus ou moins bien pourvue de toutes les choses nécessaires ou commodes dont elle éprouvera le besoin. Or, dans toute nation, deux circonstances différentes déterminent cette proportion. Premièrement, l’habileté, la dextérité et l’intelligence qu’on y apporte généralement dans l’application du travail ; et deuxièmement, la proportion qui s’y trouve entre le nombre de ceux qui sont occupés à un travail utile et le nombre de ceux qui ne le sont pas.

Humandee : je me permets de reformuler vos recommandations pour nos lecteurs du 21ème siècle. Vous conseillez à notre gouvernement de donner la priorité à l’exportation de produits industriels, de développer les compétences et les technologies utilisées par le travail, et d’accroître la proportion de personnes occupées à un travail utile. Est-ce bien cela ?

Adam Smith et David Ricardo (émus) : vous avez parfaitement compris. Nous vous remercions pour cet entretien. Nous sommes très heureux qu’après deux siècles et plus, nos conseils puissent être utiles à votre nation.

Pour en savoir plus :
- Adam Smith, 1776, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations,
- David Ricardo, 1817, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 3ème édition 1821
- General Booth, 1890, In Darkest England, Salvation Army Ed, London, 285 p.

Les textes originaux d’Adam Smith et de David Ricardo sont disponibles gratuitement en téléchargement sur le site de l’Université du Québec à Chicoutimi : http://classiques.uqac.ca/classiques/Smith_adam/smith_adam.html http://classiques.uqac.ca/classiques/ricardo_david/principes_eco_pol/principes_eco_pol.html