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Les marchés à terme de produits agricoles

dimanche 11 avril 2010 par Jean Bourdariat - Mis à jour le samedi 18 mai 2013

Dans cet article, nous essayons de comprendre comment fonctionnent les marchés à terme de produits agricoles. Ces marchés apportent-ils aux agriculteurs une assurance sur le niveau futur des prix de leurs produits, ou sont-ils surtout un outil de spéculation au bénéfice des intervenants non agriculteurs ?

LES PRIX AGRICOLES SONT INSTABLES

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MAT variation des prix

Les prix des produits agricoles ont augmenté depuis le début des années 2000, mais ils avaient baissé régulièrement depuis 1950. La chute brutale des prix à la fin de l’année 2008 a été suivie par une remontée toute aussi brutale au cours du premier semestre 2009.

Cette chute suivie d’un rebond est la manifestation extrême d’une instabilité des prix agricoles que les marchés et les politiques publiques ne sont jamais parvenus à contrôler.

Pourquoi cette instabilité structurelle ?

La demande de produits agricoles est relativement stable sur longue période. En revanche l’offre varie fortement en fonction des conditions et de l’environnement de production. Les principaux facteur d’instabilité sont :
- l’équilibre instantané sur le marché physique pour les commodités (blé, maïs, riz, soja, …) et sur le marché local pour les produits vivriers.
- la sur-production ou la sous-production due à des événements climatiques, des attaques de nuisibles, les décisions de mise en culture des agriculteurs, les guerres et conflits affectant les zones de production.

Il faut aussi prendre en compte les problèmes pouvant être rencontrés dans le transport et le stockage, les anticipations de hausse ou de baisse des prix, les variations de change et la liquidité (trésorerie) des producteurs et des intermédiaires. L’instabilité moyenne des prix des matières premières est estimée entre 15 et 25 % pour les produits financiers, 40 % pour le pétrole, 15 % pour le blé « spot » de 1998 à 2009 (mais 25 % de 2006 à 2009) [1].

COMMENT SE PREMUNIR CONTRE L’INSTABILITE DES PRIX ?

L’instabilité des prix agricoles est un problème connu et ancien. Il y a 4000 ans, le code d’Hammurabi accordait une dispense du paiement des intérêts de la dette d’un agriculteur pendant un an en cas de mauvaise récolte.

Au moyen-âge, les foires étaient des marchés physiques avec des produits livrables immédiatement ; aucune régulation n’était possible. Au XXème siècle, des dispositifs comme les prix garantis ou les stocks d’intervention ont été mis en œuvre et ont pu fonctionner tant que les déséquilibres sur les marchés n’étaient pas trop importants. Les premiers marchés à livraison différée (ou marchés « forward ») sont apparus aux Pays-Bas aux XVIIème siècle (tulipe), à Osaka au Japon au XVIIIème siècle, et enfin à Chicago en 1840. L’avantage de ces marchés était de mettre en contact un producteur avec un acheteur avec lequel le prix était fixé à l’avance par contrat. Le risque était dans la défaillance possible d’un des contactants, soit que le producteur ne soit pas en mesure d’assurer la livraison, ou que l’acheteur soit incapable de s’acquitter du montant de la transaction.

Les risques sur les marchés à livraison différée liés à ces défaillances possibles ont conduit à rechercher un type de marché qui soit organisé et « liquide » : c’est le marché à terme (ou marché des « futures »). Comment se différencient ces deux types de marchés ?

Dans un marché à livraison différée, le contenu des contrats est fixé par les co-contractants. Il y a donc autant de possibilités de clauses spécifiques qu’il y a de contrats. Le contrat est dénoué par la livraison physique de la marchandise. Il n’y a pas de liquidité : le producteur engagé par contrat doit livrer la quantité convenue à l’acheteur.

Dans les contrats à terme (futures), la standardisation des contrats est très forte et ne laisse pas de place à l’interprétation [2], le seul paramètre à négocier est le prix. Le dénouement intervient par revente du contrat, et non par livraison physique dans 99 % des cas. 1% des contrats débouchent sur une livraison effective : cela paraît peu, mais c’est normal, si on comprend que le MAT n’est pas un marché physique, mais un marché de couverture d’un opération sur le marché physique (qu’on appelle le « sous-jacent »).La liquidité est assurée par les intervenants et par une chambre de compensation. Les acteurs du marché sont les producteurs (vendeurs), les négociants en matière première (Cargill, Louis Dreyfus, …), les coopératives agricoles, les courtiers, les négociateurs (établissements financiers), les hedgers (professionnels en rapport avec les marchés physiques), les spéculateurs (ou traders) [3] qui apportent la liquidité indispensable au marché en se portant contrepartie (qui peuvent aussi générer des « bulles » en cas d’excès dans les anticipations, et enfin les arbitragistes.

Les contrats à terme de marchandises représentent des engagements de livrer ou de prendre livraison d’une certaine quantité de marchandises standardisées à un certain prix dans un endroit donné et à une date donnée.

Ce qu’il faut bien retenir, c’est que
- les contrats à terme sont des instruments financiers,

- un marché à terme de produits agricoles est un marché financier.

Les marchés à terme permettent aux opérateurs de couvrir leurs positions sur le marché physique. L’agriculteur qui se couvre sur le marché à terme est assuré que le prix de vente de sa production couvrira ses frais et qu’il fera un bénéfice. Il maîtrise les risques de contrepartie, de livraison, de qualité. En fonction du prix « à terme », l’agriculteur peut faire le choix des mises en cultures les plus favorables (décisions d’assolement).

COMMENT FONCTIONNE LE MARCHE A TERME ?

Le cas présenté ici est proposé par le site d’information agricole Pleinchamp [4] . Supposons un marché du colza « baissier » : le prix du marché à terme au moment de la vente (01/09/2006) est plus élevé qu’à son terme (le 01/08/2007). L’agriculteur N a vendu son colza sur le marché à terme en septembre 2006, c’est-à-dire au moment des semis. En juillet 2007, N a racheté son contrat : il n’a donc plus d’engagement sur le marché à terme et n’a donc plus d’obligation de livrer.

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Exemple MAT Colza

L’agriculteur N a livré son colza comme d’habitude à son organisme stockeur (la coopérative). Le marché à baissé, mais il a garanti son prix de vente à 230 €/T, c’est-à-dire à un niveau où il gagne de l’argent.

Dans le cas d’un marché en hausse, le mécanisme aurait été inverse : N aurait perçu 230 € / T en cumulant le prix de cession à la coopérative et le différentiel sur le marché à terme (prix de vente moins prix d’achat). N n’aura pas vendu un meilleur prix dans ce marché haussier (ce qu’il aurait pu faire), car son objectif n’était pas de « faire un coup », mais de se garantir un prix couvrant ses frais et lui permettant de dégager un revenu pour lui.

LES MANIPULATIONS SUR LES MARCHES

Manipuler un marché à terme est une entreprise hasardeuse, nécessitant des moyens considérables, qui a le plus souvent par le passé ruiné le manipulateur.

Les « corners ».

Un corner est une pratique qui consiste en des achats de contrats suivis par des mesures rendant la livraison impossible aux vendeurs. Le manipulateur revend les contrats au prix fort aux vendeurs qui ne possèdent pas la marchandise qu’ils se sont engagés à vendre. Quelques exemples :
- B. Hutchinson fait doubler le prix du blé entre le 4 et le 8 août 1866 par des achats massifs au comptant et à terme : il gagne une fortune. Il recommence en 1880 et ruine à nouveau les vendeurs.
- J. Lyon a été moins adroit. Un incendie détruit six silos et es archives du marché à terme. Par des achats massifs, J.Lyon fait monter les prix. Mais les silos sont vite restaurés et des marchandises sont acheminées pour approvisionner le marché : J. Lyon est ruiné.
- En 1974 est survenu en France la crise du sucre. Cette année-là, une pénurie de sucre frappe les marchés internationaux, suivie d’une vertigineuse flambée des prix. Une bulle spéculative se crée attirant la convoitise de multiples petits porteurs. Jusqu’au jour où tout s’est effondré, causant la ruine d’un nombre pléthorique d’apprentis spéculateurs.
- Les frères Hunt se sont ruinés sur le marché de l’argent en 1979-1980 : en tentant d’acheter tout le stock d’argent mondial, le prix de l’once passe de 5 à 40 $. Au final ils perdent 2 milliards de $.
- Entre 1992 et 1995, un cadre de Sumitomo fait stocker du cuivre en dehors des entrepôts officiels pour faire croire à une pénurie.

Les spéculateurs.

La spéculation est nécessaire pour assurer la liquidité du marché (c’est-à-dire faire en sorte qu’un vendeur puisse toujours trouver un acheteur) - la couverture du risque prix serait impossible sans la présence de la spéculation - , mais elle est dangereuse si elle est trop importante. Le spéculateur peut gagner beaucoup, mais il peut aussi perdre beaucoup : c’est un autre métier que celui d’agriculteur. Le marché à terme ne comporte aucun risque pour l’agriculteur si celui l’utilise en couverture de risque et en optimisation de marge.

Lors de variations de cours dues à des causes explicites (perte de récolte, anticipations d’une surproduction, …), des fonds d’investissements peuvent prendre des positions sur des montants très élevés dans l’objectif de faire un simple « aller-retour ». L’opération d’achat ou de vente va jouer un rôle procyclique en poussant les prix à la hausse ou à la baisse.

Selon Bloomsbury Minerals Economics, les investisseurs financiers auraient été responsables de 30% de la hausse des cours du cuivre en 2006-2008 et 60 % de la reprise au début de 2009. Le risque est celui d’un excès de spéculation pouvant induire des hausses ou baisses à court terme qui déconnectent les cours du marché à terme des cours sur le marché physique.

De même les banques réalisant des opérations avec des intervenants du marché (agriculteurs, coopératives, négociants) vont se couvrir sur le marché à terme, renforçant les tendances haussières ou baissières.

UN EFFET STABILISATEUR SUR LES PRIX

Les crises sur les marchés de produits agricoles ne sont pas comparables à un crise comme celle des subprimes en 2008. Celles-ci sont dûes à un gonflement irrationnel du prix des actifs, alors que les crises des marchés agricoles sont dues à des situations réelles : il existe un marché physique, avec des acteurs réels. L’intervention des opérateurs financiers renforce les tendances de variation de prix à court terme, mais sur le long terme, l’évolution des prix est guidée par l’abondance ou la rareté des produits.

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Les marchés à terme ont un effet stabilisateur sur les prix agricoles : ils ont une fonction de « thermomètre » (quelle est la situation du marché ?) et de baromètre (quelle peut être l’évolution des prix ? ». L’absence de marché à terme du riz a été la cause de fluctuations très fortes des prix. Pour lutter contre les excès de la spéculation, l’Union Européenne envisage (fin 2009) des mesures de régulation telle que la transparence des prix « from farm to fork », des limites en montant aux interventions des opérateurs, ainsi qu’un information donnée au marché sur les catégories d’intervenants et sur le nombre de contrats qu’ils détiennent (cette mesure est déjà en vigueur aux Etats-Unis).

Notes

[1] Philippe Chalmin. Rapport Cyclope 2009, Economica Ed., 750 p.

[2] Standardisation des contrats : exemple d’un contrat « blé meunier Euronext » : quantité 50 tonnes ; poids spécifique 76 kg/l ; humidité 15 %, etc … ; échéance : janvier, mars, mai, …

[3] Le terme de « spéculateur » est devenu péjoratif aujourd’hui aux yeux de l’opinion publique. Il est important de comprendre que le marché à terme ne peut pas être liquide sans leur intervention. Le terme « spéculateur » vient du verbe latin « speculare », qui signifie « regarder ».

[4] Pleinchamp.com, (site français d’information agricole), Les marchés à terme, http://www.pleinchamp.com/article/detail.aspx ?id=22000&page=1&local=false&pub_id=16542&menu_id=4