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Comment s’attaquer, à son niveau, à la colonialité ?

mercredi 20 janvier 2010 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

Les articles qui précèdent montrent que les idées des "lumières" et les conceptions économiques et sociales des européens, loin d’être universelles, ont été mises au service du projet hégémonique de modernité occidentale. Elles ont permis l’accès à la richesse des pays du nord par captation des ressources des pays dominés grâce aux différentes hiérarchies constituant la colonialité du pouvoir. Celle-ci conditionne la modernité, qui se traduit aujourd’hui par l’hégémonie de l’économie globale d’accumulation (nous évitons ici d’utiliser le terme « capitalisme » qui nous semble imprécis et politique) au profit d’un petit nombre de bénéficiaires, par une information mise sous contrôle suivant un processus de mise en scène politique et une globalité d’une communication marketing manipulante, par des hiérarchies multiples qui occasionnent des inégalités toujours plus fortes au détriment des moins favorisés, par une exploitation insatiable des ressources de la planète, dont nous savons que nous avons atteint les limites.

Il faut élargir au monde la conclusion pessimiste de Quijano à propos de l’Amérique latine : « la colonialité du pouvoir exerce encore sa domination dans la plus grande partie de l’Amérique latine, contre la démocratie, la citoyenneté, la nation et l’Etat-nation moderne  » [1]. « En Amérique latine, les classes sociales sont marquées par la couleur ». La domination de l’oligarchie blanche, raciste et moderne s’est maintenue dans le temps avec l’échec des révolutions mexicaines et boliviennes au début du XXème siècle, malgré les premiers succès obtenus, avec le génocide des indigènes dans le cône sud et en Colombie, avec les tentatives toujours frustrées d’homogénéisation culturelle dans les pays ayant une population à forte composante indienne, avec l’imposition d’une « démocratie raciale » en Colombie, au Venezuela et au Brésil. Pour Quijano, il n’y a qu’une seule structure globale de pouvoir, et seule une révolution peut permettre de la mettre en cause. Cependant il craint qu’une révolution débouche sur une autre concentration du pouvoir, ce qui l’a amené a promouvoir l’idée de la « socialisation du pouvoir ». « Que faire ? », s’interrogeait Lénine ? Que faire lorsqu’on tente de mener une réflexion sur la colonialité du pouvoir et qu’on est « localisé » justement en Europe, région qui a imposé cette colonialité au monde depuis 500 ans ? Faut-il couper ses racines culturelles et familiales ? La démarche de De Soto peut faire l’objet de critiques. On peut admirer néanmoins sa conviction et l’énergie qu’il met à passer à l’action pour traduire ses idées dans la réalité à son niveau.

L’INTERIORISATION DES STEREOTYPES ET DES HIERARCHIES

Tocqueville observait avec acuité le racisme et l’esclavage en œuvre en Amérique du nord, mais il était aveugle sur les inégalités raciales en France. James Baldwin crut trouver en France un pays libéré du racisme envers les noirs, et il lui fallu plusieurs années pour se rendre compte que les noirs des français étaient les nord-africains. Un algérien vivant en Californie échappe au stéréotype arabe dont il souffre en France, comme un Mexicain en France échappe au stéréotype latino qu’il subit en Californie. Les stéréotypes s’atténuent avec le temps. Celui que subissaient les italiens ou les polonais au début du XXème siècle a disparu, les nombreux immigrés italiens et polonais sont parfaitement intégrés au sein de la population de la France. Pour Emmanuel Todd [2], un démographe, le processus d’intégration des populations musulmanes en France est entrain de réussir, car ces populations sont très laïcisées et les mariages mixtes nombreux. Plusieurs sondages, publiés en décembre 2009 et janvier 2010 montrent une baisse de l’adhésion aux idées d’extrême droite [3]. Mais les démographes s’inscrivent dans le temps long et la situation sociale (emploi, logement, revenus) des immigrés et de leurs descendants en France n’a sans doute pas encore atteint ce que décrit Emmanuel Todd.

Ce qui nous frappe d’abord dans les attitudes et opinions envers l’immigration dans ce pays, c’est l’« ignorance » chez les «  français de souche », qui conduit parfois à l’"hostilité", et le « dénis » chez les immigrés, dénis qui a été abondamment décrit chez les migrants traversant l’Atlantique au XIXème siècle et adoptant une nouvelle identité pour oublier et faire oublier leur origine, se fondre dans le melting pot et devenir vraiment américains. Cette ignorance et ce dénis sont des symptômes de l’étonnante intériorisation des hiérarchies de la colonialité.

Comment l’intériorisation du racisme, si efficace pour les groupes et les pays dominants, peut-elle se réaliser à l’échelle d’une société ou d’une nation ? Pour les psychologues Jeffrey Young et Janet Klosko , les humains construisent des schémas de pensée qui sont des processus automatiques et inconscients dans lesquels la perception que nous avons de nous-mêmes, des autres et du monde est filtrée [4]. Ces processus constituent un système de croyance dans lesquels on retrouve nos valeurs profondes, notre compréhension des choses, nos postulats silencieux et nos grands principes de vie. Ils se construisent dés la naissance par l’éducation, l’influence des personnes importantes de notre vie, la culture et la religion, les expériences et le vécu de la petite enfance. Ils nous maintiennent dans des modes de fonctionnement stéréotypés, inadaptés à la réalité, que l’on soit blanc ou noir.

Claude Steele, professeur de Psychologie à l’Université de Stanford, a étudié les stéréotypes sur des groupes (noirs, femmes). Par des séries de tests comparatifs, Steele – qui se définit lui-même comme afro-américain – démontre qu’au-delà de la classe sociale, un facteur racial diminue la performance académique des étudiants noirs. Il nomme ce facteur la « menace du stéréotype » (stereotype threat), qui est « la menace d’être perçu à travers la lentille d’un stéréotype négatif, ou bien la peur de faire quelque chose qui confirmerait ce stéréotype » [5] . Daniel Goleman est un autre psychologue qui a acquis une grande notoriété par ses travaux sur l’intelligence émotionnelle. Selon lui, une partie centrale du cerveau contient une sorte de banque de données émotionnelles où sont emmagasinés nos moments de triomphe, d’échec, d’espoir, de peur, d’indignation et de frustration. On est dans le registre de l’émotion, non pas de la raison [6].

La menace du stéréotype est ressentie par tout membre d’un groupe qui se perçoit, à tort ou à raison, comme inférieur à un autre groupe de personnes : c’est le cas des femmes confrontées à un milieu machiste, des personnes âgées ou des jeunes par rapport aux personnes actives, des personnes n’ayant pas fait d’étude face aux diplômés, des personnes handicapées par rapport à celles qui sont bien portantes [7] , etc.

REVOLUTION OU ACTION LOCALE ?

Pourquoi en avoir appelé ici aux travaux de psychologues ? Simplement pour faire bien comprendre que le décentrage du regard, la prise de recul sur notre propre ethnocentrisme, le dépassement des stéréotypes sont des processus qu’il n’est pas facile de concrétiser. La prise de recul exige un difficile travail sur soi. Peu de personnes l’ont engagée. Aider des groupes de personnes à changer pour dépasser leurs propres stéréotypes est une tâche longue et périlleuse qui nécessite un engagement individuel et collectif fort. Il s’agit, comme le dit Quijano dans la toute dernière phrase de son article « d’apprendre à nous libérer nous-mêmes du miroir eurocentrique dans lequel notre image est toujours, nécessairement, distordue ».

Chacun a pu éprouver la surdité incroyable et la difficulté de mobiliser l’attention des personnes à qui on fait remarquer une situation raciste. Une attitude radicale polarise encore plus les attitudes comme l’ont montré les réactions aux actions militantes en faveur du logement des SDF. Ces attitudes sont tellement habituelles et généralisées qu’il nous semble illusoire de chercher à engager une population dans une révolution contre un pouvoir qui est en fait un réseau hégémonique global de pouvoir, associant les dirigeants économiques et politiques des pays du monde entier. Interrogé sur la faim dans le monde et sur la mobilisation de milliers de milliards de dollars requis pour sauver le secteur bancaire des pays du nord, Amartya Sen reconnaît que l’injustice est flagrante, mais qu’il vaut mieux s’attacher à mobiliser des fonds pour éliminer la faim, car il pense qu’il est possible d’y parvenir, alors que s’affranchir du pouvoir des financiers du monde est une ambition hors de portée. Il estime qu’il faut sortir notre pensée du XVIIIème siècle et des lumières. A Rousseau, à Kant, il préfère Condorcet qui s’est attaqué courageusement à l’injustice qu’était l’esclavage. Quelle révolution a atteint les objectifs de ses initiateurs ? Amartya Sen pense que le plus efficace est de s’attaquer d’abord à ce qu’il appelle les « injustices réparables [8], et la faim en est une.

Des personnages comme Gandhi ou Mandela choisirent l’action de terrain, concrète et non-violente, pour s’opposer à un pouvoir hégémonique soutenu par une rhétorique colonialiste implacable. L’ancien esclave Frederick Douglass [9] privilégia la non-violence dans ses actions anti-abolitionnistes, alors que, comme Gandhi et Mandela plus tard, il vécut et subit physiquement les injustices et les violences faites à sa condition dans la société nord-américaine du XIXème siècle . Dans les pays du nord, nous pouvons nous attaquer utilement et sans attendre à l’ignorance, au dénis et à l’hostilité.

A l’ignorance d’abord. Les chercheurs qui se sont engagés sur le thème de la colonialité ont mis en évidence des processus jusqu’ici cachés. Comme on l’a vu plus haut, le caractère inconscient des pensées automatiques et des stéréotypes ne permet pas de comprendre facilement pourquoi et comment il faut décentrer son regard pour observer les hiérarchies constitutives de la colonialité du pouvoir. La mise en cause de ces hiérarchies peut faire redouter inconsciemment une mise en cause des avantages dont chacun dispose. De la même manière que des scientifiques écrivent des ouvrages de vulgarisation pour expliquer simplement le fonctionnement – complexe – de l’univers, des auteurs parmi les plus en pointe sur l’analyse des hiérarchies de la colonialité pourraient utilement faire de la « vulgarisation » en sciences humaines, par des ouvrages pédagogiques compréhensibles par des personnes n’appartenant pas aux milieux académiques.

L’hostilité ensuite. L’hostilité est rarement exprimée clairement dans notre société qui s’autocensure par crainte de sortir du « politiquement correct ». L’hostilité se manifeste dans l’environnement professionnel, dans les quartiers, à l’école. Comme les femmes, les immigrés doivent être plus diplômés et plus compétents qu’un français de souche pour obtenir un emploi. La grande difficulté ici est que l’hostilité va de pair avec l’égoïsme. Comment agir pour que les institutions et les responsables politiques comprennent et fassent comprendre qu’un rééquilibrage est indispensable ? Les syndicats de salariés se cantonnent principalement à défendre les droits de ceux des salariés qui ont un emploi permanent. Ils devraient prendre en compte les immigrés – notamment les jeunes de moins de 26 ans dont le taux de chômage atteint 40 % ! – les plus concernés par les emplois intermittents et le travail au noir, et s’engager pour que leurs droits politiques et sociaux soient identiques à ceux des français de souche.

Les hommes politiques de gauche comme de droite doivent faire comprendre aux français que la multiplication des ghettos urbains, conséquence de l’absence d’une politique urbaine adaptée, renforcera les polarisations et les conflits, et qu’il faut changer cette politique pour développer la mixité urbaine. L’action politique de proximité est la plus efficace, car elle permet d’échapper à une dialectique stérile et perverse comme celle engagée par le triste débat sur l’identité nationale. Il faut revaloriser à l’échelle locale le débat public et relancer "un dialogue démocratique aujourd’hui affaibli et trop souvent confisqué".

Au dénis enfin. Steele explique le dénis comme le réalignement du regard qu’une personne porte sur elle-même pour faire en sorte qu’elle ne dépende plus de comment elle vit le stéréotype dont elle est l’objet. Steele a appelé cet ajustement psychique la « désidentification », dont il souligne que « le prix psychologique à payer » est élevé. La discrétion assourdissante de la plupart des musulmans de France est un signe de cette désidentification. L’antidote au dénis est la fierté. L’intégration républicaine à la française, culpabilisante, incite plus au dénis qu’à la fierté. Au niveau local, valoriser les cultures du monde est un moyen efficace si l’on parvient à aller au-delà du folklore (mais peut-être faut-il en passer par là). Les pays qui ont mis en œuvre des politiques multiculturelles parviennent-ils mieux à reconstruire cette fierté ? Très probablement ces politiques sont nécessaires, mais non suffisantes. Il faudra pouvoir faire état des succès obtenus dans la lutte contre les hiérarchies inconscientes de la colonialité pour que la fierté prenne le pas sur le dénis.

Notes

[1] Quijano Anibal, 2000, Coloniality of power, Eurocentrism and Latinamerica, in Nepantla : Views from south 1.3, Duke University Press, p 568

[2] Todd Emmanuel, 2009, Démographe à l’INED, Entretien dans Le Monde , 27-28 décembre 2009

[3] Baisse de 15 points des français pour qui il y a trop d’immigrés en France, selon un sondage TNS-Sofres Logica pour Le Monde et France 2, publié le 14 janvier 2010

[4] Young Jeffrey E. & Klosko Janet S, (1998), Reinventing Your Life, Penguin Putnam Inc USA, 365 p

[5] Steele Claude, Août 1999, The stereotype threat, http://www.theatlantic.com/doc/199908/student-stereotype

[6] Goleman Daniel, 1998-1999, L’intelligence émotionnelle T1 et 2, Robert Lafont

[7] « Tel regard fixe le mien puis descend, là précisément où se trouve la preuve qu’il recherche : c’est un handicapé , … c’est un débile », extrait de l’essai du philosophe et handicapé physique Alexandre Jollien, Oct.2002, Le métier d’homme, Seuil, p.31

[8] Sen Amartya, 2010, Entretien pour la présentation de son livre « L’idée de Justice », Flammarion, Paris, http://www.dailymotion.com/video/xbubyd_france-inter-amartya-sen_news

[9] Frederick Douglass, 2003, Mon éducation, Editions Mille et une nuits