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Comment ce furent le racisme et la colonialité qui engendrèrent la modernité et le progrès

vendredi 22 janvier 2010 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

Bien que le processus de décolonisation soit terminé depuis plusieurs dizaines d’années, une colonialité globale perdure sous des formes multiples et imbriquées. Les dominations fondées sur l’appropriation des ressources, la race, la langue, les idées, le sexe, la spiritualité, etc. constituent des hiérarchies inconscientes. Elles font que la colonialité du pouvoir est resté un principe d’organisation alors que les institutions du colonialisme ont aujourd’hui disparu. Parmi ces hiérarchies caractéristiques de la colonialité du pouvoir, l’une est une conséquence du principe de la division internationale du travail qui reste un principe bien vivant de l’économie mondiale.

C’est en appliquant ce principe qu’au 19ème siècle, l’Angleterre sacrifia son agriculture et ses agriculteurs, importa massivement des produits agricoles à bas prix depuis ses colonies et depuis les nouveaux pays indépendants d’Amérique, ce qui lui permit de nourrir convenablement sa main d’œuvre industrielle sans pour autant augmenter le niveau des salaires qui restèrent bas. Un transfert de substance – on dirait aussi transfert de valeur – se produisit des colonies vers la métropole, des nouveaux pays indépendants vers la puissance dominante, ou comme le dira Fernand Braudel, de la « périphérie » vers le « centre ». Le centre finance son industrialisation et sa modernisation par un système efficace de captage des ressources naturelles et d’exploitation de la main d’œuvre bon marché des régions périphériques.

DES CONCEPTIONS ECONOMIQUES MODERNES AU SERVICE DE LA COLONIALITE

L’économie est riche de concepts dont on attendait un progrès et qui, avec le recul, témoignent de la persistance de la colonialité la plus dure. La théorie de la modernisation, conçue dans les pays industriels pour les pays du tiers-monde, en est un exemple. Elle fut inventée par le gouvernement des Etats-Unis dans un contexte de guerre froide pour conserver la faveur des élites de ces pays, en leur accordant une aide militaire et financière, appuyée sur des institutions comme le Pentagone, le FMI, la Banque Mondiale. Plus tard, les dérèglements financiers des pays en développement, conséquences de politiques économiques inadaptées, conduisirent les pays du nord à imposer des « ajustements structurels » fondés sur les concepts monétaristes et libre-échangistes du consensus de Washington, dont les conséquences pesèrent lourdement sur les populations. La fin du communisme soviétique supprima tous les obstacles à l’hégémonie du libre-échange, fondé sur la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo et porteur d’une croissance globale des revenus, comme l’Organisation Mondiale du Commerce le répète souvent. Pourtant, dés la formulation de sa théorie, Ricardo pensait que les revenus supplémentaires tirés de l’exportation dans la spécialité choisie bénéficieraient au capital mais pas à l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs [1] .

On sait maintenant, comme l’explique Paul Krugman, prix Nobel d’économie, dans la « décennie zéro » [2] , que progression moyenne du pouvoir d’achat signifie progression forte pour les plus hauts revenus, et stagnation ou diminution pour les revenus moyens ou faibles. Elhanan Helpman, un professeur d’Harvard University qui a travaillé avec Krugman, a démontré tout récemment qu’une économie ouverte augmente le taux de chômage d’environ 1/10 de point pour les salariés ayant des salaires égaux ou inférieurs à la moyenne [3] . Pour les salariés ayant un salaire supérieur à la moyenne, le taux de chômage n’est pourtant pas diminué. Les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce protègent avant tout les intérêts des pays riches et ceux des firmes multinationales [4] . Pour Joseph Stiglitz, nous devons rejeter l’idée que « la libéralisation du commerce conduit automatiquement à plus de commerce et plus de croissance, et que la croissance bénéficiera automatiquement à tous [5] ». Il est démontré que le paradigme eurocentrique du libre échange, s’il permet à un petit nombre de s’enrichir n’améliore pas les conditions de vie des populations, contrairement à ce qu’on affirme à l’Organisation Mondiale du Commerce et au Forum de Davos. Beaucoup d’économistes affectent d’ignorer que leur discipline ignore les rapports de pouvoir.

La globalisation financière est un autre concept venu des pays du nord, qui a abouti à la crise financière et économique que nous vivons depuis l’année 2008. Le concept de globalisation financière a été promu par des institutions financières devenues extrêmement puissantes grâce à la collusion entre les dirigeants financiers et les responsables politiques, observée par des chercheurs comme Robert Boyer [6] , économiste que l’on rattache à l’école de la régulation. L’immense dette publique accumulée fait des responsables politiques les obligés des banques, auxquelles ils ne peuvent pas imposer les dispositifs de régulation dont la nécessité a été démontrée par la crise.

Il est intéressant d’examiner la démarche de Hernando de Soto, qui, à rebours des discours sur la globalisation, affirme que le problème n’est pas l’hégémonie du capitalisme global, mais le fait que les populations les plus pauvres, qui sont aussi les plus nombreuses, n’ont pas accès au capitalisme [7] . Pour lui, l’une des raisons de la pauvreté est que les populations les moins favorisées sont propriétaires d’un « capital mort » et que l’économie est très largement informelle. Une contribution essentielle à la modernité et au progrès a été, selon lui, l’invention de la propriété privée au travers d’un arsenal juridique extensif et complexe qui fait défaut dans les pays en développement. De Soto, en parfaite cohérence avec ses idées, intervient avec son organisation, l’ « Instituto Libertad y Democratia » de Lima, auprès de populations dans différents pays, par exemple auprès de groupes indigènes d’Amérique, pour établir et attribuer des titres de propriété [8]. Il est ainsi un agent actif de la propagation d’un concept européen, le droit de propriété, auprès de populations indigènes pour lesquelles la gestion des terres a été longtemps (et encore pour certaines d’entre elles) une responsabilité collective de la communauté.

Ainsi des paradigmes économiques parmi les plus importants aujourd’hui ont été conçus dans le but de favoriser une modernisation qui ne se traduit pas par un progrès pour tous, mais qui au contraire, offre une perspective d’enrichissement limitée aux pays dominants et à leurs élites, ainsi qu’aux oligarchies des pays en développement, comme l’ont montré Cardoso et Faletto [9] . Le lien de causalité entre colonialité et modernité est ici évident : la domination du « centre » sur la « périphérie » a joué un rôle central dans la modernisation des économies des pays du nord au détriment de ceux du sud

LE RACISME, OUTIL PRODUCTIF DE LA MODERNITE

Le racisme, une autre hiérarchie caractéristique de la colonialité, a entraîné un principe particulièrement vivace d’organisation de nos sociétés.

La bible légitime comme « peuple élu » les descendants des deux fils d’Abraham, Ismaël et Isaac. Trois millénaires plus tard, ces écrits fondent la croyance que ces peuples dits « élus » seraient supérieurs aux autres peuples. Le nouveau testament sembla mettre un terme à cette hiérarchie, en énonçant que la « pureté » est une qualité morale que chaque humain peut acquérir. Mais vers 1500, l’Espagne revient à une conception dans laquelle une goutte de sang « impur » tâche tout un lignage familial. La blancheur du teint d’une personne est considérée comme le signe extérieur de sa vertu. En 1690, un jésuite du Chili affirme que « le sang des goths s’est épuré par son mélange avec le sang espagnol. En Amérique, les Espagnols lavent de leur sang les tares naturelles des indigènes » [10] . L’inquisiteur Juan Escobar del Corro développe en 1637 une idéologie de la pureté du sang, qui est en contradiction avec la pureté morale telle que l’a proposée le nouveau testament. Cette conception introduit en Amérique le dualisme entre la race dominante, celle du blanc hispanique, et les races des dominés, qui sont toutes les autres. L’utilité fondamentale de l’idéologie portée par ces significations du concept de « pureté » est celle d’exclure pour mieux dominer. La question de la pureté religieuse est ainsi ramenée à un problème de pouvoir. Les personnes de race blanche européenne n’ont plus aucun obstacle d’ordre éthique ou moral pour exploiter la main d’œuvre gratuite que constituent les races inférieures. L’inégalité raciale ainsi théorisée justifie et pérennise la domination des blancs européens sur les autres peuples grâce à l’intériorisation de leur supériorité par les premiers et de leur infériorité par les seconds.

L’intériorisation du stéréotype racial est d’une efficacitéredoutable : ce stéréotype évite le maintien – coûteux – de forces assurant la domination d’un peuple sur un autre par la coercition. Ainsi lorsqu’au XIIIème siècle, l’empereur de Chine Kubilaï Khan, petit-fils du conquérant mongol Gengis Khan, organise le contrôle des différentes parties de son immense empire, il doit disperser et maintenir partout des troupes nombreuses et coûteuses, encadrées par des commandants de confiance pour exercer sa domination [11]. La modernité du racisme apparaît d’emblée, en ce qu’elle permet de dominer des populations sur des espaces immenses par l’intériorisation de leur infériorité. Kubilaï Khan n’eut pas le « bénéfice » d’une telle colonialité du pouvoir ; il dut faire face aux révoltes fréquentes de populations ou de généraux aux confins de son empire qu’il contrôlait moins bien au fur et à mesure de son extension . Il en fut de même pour Napoléon et Hitler qui échouèrent à maîtriser leurs conquêtes.

Le racisme est beaucoup plus « performant » que des forces armées pour conquérir et exploiter une région ou une population . En utilisant un vocabulaire économique, on peut affirmer que la domination par le racisme est plus « productive », car moins coûteuse, qu’une domination par des moyens militaires. Tout au long de la colonisation, le racisme permit l’exploitation de main d’œuvre à bas coûts, contribuant ainsi au financement de la modernité. Aujourd’hui encore, c’est par l’association de deux dualismes – le racisme des peuples à peau blanche d’origine européenne envers les autres peuples, l’organisation Centre-Périphérie – , que les populations des pays du nord parviennent à maintenir leur niveau de vie et à accroître leur pouvoir d’achat. Le racisme est ainsi un outil particulièrement efficace et « productif » pour engager un mouvement vers la modernité.

Une autre hiérarchie, le patriarcat – domination masculine tout autant, sinon plus intériorisée que le racisme – imprègne les relations de travail dans le plus grand nombre de pays du monde : les femmes ont longtemps constitué un réservoir de main d’œuvre gratuite utilisée comme variable d’ajustement selon les contraintes de fonctionnement de l’économie officielle ou informelle. La judéo-chrétienté, qui a tant influencé les peuples européens, peut difficilement être considérée comme en être seule à l’origine, puisque la hiérarchie des genres est la plus largement partagée dans l’histoire du monde et des civilisations. Le patriarcat a été la règle au sein des empires précolombiens, des villes grecques comme de l’empire romain, en Chine ancienne et moderne, au Tibet, au Japon, dans les sociétés musulmanes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. De rares peuples donnent un rôle important aux femmes : en Afrique sur la côte nord du golfe de Guinée, au sein des groupes Kunas au sud-est de la mer des Caraïbes, ce sont les femmes qui assurent la continuité familiale et qui détiennent souvent le pouvoir économique. Chez les Kunas, ce sont les femmes qui héritent des biens de leurs parents décédés, l’homme n’ayant aucun droit.

Les trois exemples que nous venons d’analyser – la domination du Centre sur la Périphérie, le racisme, la hiérarchie des sexes – démontrent que ces hiérarchies ont été des facteurs ayant favorisé, sinon permis, l’émergence de la modernité à l’européenne. Ces hiérarchies, constitutives de la colonialité du pouvoir, sont la face cachée de la modernité qu’elles ont rendu et qu’elles rendent possible.

Notes

[1] Cohen Daniel, 2005, Mythes et paradoxes de la mondialisation, Paris, http://www.diffusion.ens.fr/index.php ?res=conf&idconf=517

[2] Krugman Paul, 2009, The Big Zero, NYT December 27, 2009, http://www.humandee.org/spip.php ?site9

[3] Helpman Elhanan, 2009, Trade and Labor Market Outcomes, Cournot Centre conference, « The New International Division of Labor, Paris, 12-13 november 2009

[4] Thirlwall AP & Pacheco-Lopez P., 2008, Trade Liberalisation and the Poverty of Nations, Edward Elgar, Cheltenham, p 206

[5] Stiglitz, Joseph, 2006, Making globalization work, Norton, New York

[6] Boyer Robert, 2009, Financiamiento y crecimiento, una impossible síntesis, Coloquio “Financiamiento y crecimiento : las enseñanzas de la situación latinoamericana”, CEFID-AR, Buenos Aires, 27-28-29 Oct. 2009

[7] De Soto Hernando, 2000, Le mystère du capital : Pourquoi le capitalisme triomphe à l’ouest et échoue partout ailleurs ?, Champs, Flammarion, Paris, ch. 1, 9-23 et 3, 49-85

[8] Voir video ILD : http://www.ild.org.pe/indigenous-peoples-amazon/video

[9] Cardoso FH & Faletto E, 1969., Dependencia y Desarollo en América Latina, Mexico, Siglo XXI

[10] Zuñiga Jean-Paul, mars-avril 1999, La voix du sang : du métis à l’idée de métissage en Amérique espagnole, Annales HSS, n°2 : 425-452

[11] Inoué Yashushi, 1963, Vents et Vagues (Fuhtoh), Philippe Picquier éd (traduction française, 238 p.