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Les sources de la prospérité européenne

samedi 23 janvier 2010 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 16 novembre 2012

L’exploitation des ressources naturelles et humaines des pays conquis et colonisés par l’Europe depuis 1492 a rendu possible la domination économique et politique du monde par l’Occident. Les européens sont alors parvenus à conquérir des positions privilégiées, contrôlant l’or, l’argent et les autres produits grâce au travail non rétribué des indiens, des noirs et des métis, alors que le travail était monétisé dans les régions européennes. Dans les régions colonisées, pratiquement seuls les blancs pouvaient obtenir un salaire en échange de leur travail [1]. La conquête de l’Amérique a permis à l’Espagne de devenir la première puissance du monde aux XVIème et XVIIème siècles. Par une politique coloniale déterminée et violente, l’Angleterre lui ravit cette place après la guerre de sept ans (1756-1763) et s’y maintint jusqu’à la première guerre mondiale tandis que l’Espagne sombrait dans un statut de puissance secondaire. Au cours de la même période, d’autres puissances européennes suivirent la même voie – le Portugal, les Pays-Bas, la France – avec des succès variables selon les périodes et selon les régions du monde.

L’exploitation des ressources des pays conquis fut une source essentielle de la prospérité européenne, mais un autre phénomène est intervenu, moins visible. Il s’agit d’un mouvement de création intellectuelle extrêmement fécond, qui a pu constituer le facteur majeur du développement sur plusieurs siècles d’une richesse jamais vue dans l’histoire, assurant aux européens une domination sans partage sur le reste de la terre.

De la renaissance à la révolution industrielle en passant par le siècle des lumières, l’Europe fut le théâtre d’un bouillonnement de créations artistiques, de découvertes scientifiques, d’invention de nouveaux concepts, élevant une sorte de tour de Babel de la connaissance qui fit croire à l’homme blanc qu’il était devenu l’égal de Dieu, du Dieu qui avait régi jusqu’alors les différentes régions du monde au travers des nombreuses religions qui s’y étaient développées. Ce phénomène de création de connaissances et de mise en scène de la modernité fit que l’organisation du monde était désormais fondé sur l’édifice de savoirs construit par le « surhomme » européen, lequel se considéra comme légitime pour régir le destin des sous-humanités des pays colonisés. L’orgueil de ce surhomme, mâle et blanc, s’exprima sans limites dans la pleine certitude de la supériorité de ses connaissances et de son intelligence. Au XVIIIème siècle, Kant concevait la race blanche comme supérieure aux autres races, et comme la seule ayant accès à la raison [2]. Plus tard Hegel soutint que « ce qui caractérise en effet les nègres, c’est précisément que leur conscience n’est pas parvenue à la contemplation d’une quelconque objectivité solide, comme par exemple Dieu, la loi, … » [3]. Paul Broca, éminent chirurgien et anthropologue du XIXème siècle, affirma [4] : « Descendons maintenant au plus bas degré de l’échelle humaine, et en comparant la malheureuse race australienne aux races d’Europe, nous trouverons […] que le crâne australien est au crâne germanique comme 100 est 124,8 », ou encore à propos des femmes : "la petitesse relative du cerveau de la femme [dépend] à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle".

Les débordements de l’idéologie raciste ainsi théorisée aboutirent à la montée de nationalismes ethniques et au désastre de l’extermination des juifs par les nazis, suscitant ensuite l’émergence d’un sentiment de culpabilité au moins allemand sinon européen. La décolonisation des années 1950-60 sembla pouvoir donner aux nouveaux Etats-nations du tiers-monde la possibilité de dépasser les stéréotypes coloniaux et raciaux et d’engager à leur tour un développement suivant les modèles proposés par les européens et les euro-américains, modèles que les dirigeants des nouveaux pays adoptèrent sans les critiquer. On sait que les espoirs ont été déçus. En 1993, l’OUA fait le constat d’un bilan économique négatif de la décolonisation : de 1970 à 1995, la part de l’Afrique dans le commerce mondial a été divisée par cinq [5] . La théorie du développement par la modernisation de l’après 1945 est en échec. Les théories explicatives (théorie de l’échange inégal, théorie de la dépendance) ne fournissent pas les solutions au sous-développement qu’elles décrivent.

En s’appuyant sur les critiques post-coloniales, sur le modèle centre-périphérie de Fernand Braudel qui inspira lui-même la formulation du système-monde par Wallerstein, un groupe de chercheurs principalement originaires des Amériques développe depuis une quinzaine d’années autour du péruvien Anibal Quijano l’idée que le système moderne et colonial a produit des effets qui se prolongent après la décolonisation. Au-delà du colonialisme persiste la « colonialité » [6] . Après avoir été décolonisé, le monde a besoin de « décolonialité ». Selon ces chercheurs, le racisme naquit au moment des conquêtes. Il se maintint et prospéra par la nécessité de constituer des groupes humains ayant des droits limités, susceptibles de constituer une main d’œuvre abondante et bon marché. Le racisme et d’autres hiérarchies stéréotypées furent indispensables à l’apparition de la modernité et à l’accumulation sans précédent de richesses par une petite partie de l’humanité. Le 31 décembre 1862, Lincoln proclamait l’émancipation des esclaves noirs des Etats-Unis, mais 37 ans plus tard, Rudyard Kipling jugeait bon d’écrire dans un poème tristement fameux que c’était pour « servir les besoins de ses captifs » que l’homme blanc avait « jeté ses fils dans l’exil » [7] ?

Les études décoloniales associent tous les champs disciplinaires des sciences humaines : sociologie, anthropologie, histoire, philosophie, économie. Elles ouvrent un immense champ de réflexion et nous font nous interroger sur les causes du sous-développement, sur la réalité de la modernité, sur le racisme en tant que phénomène social comme de pensée inconsciente, sur les inégalités – sociales, entre régions du monde, entre les sexes, sur les équilibres géopolitiques mondiaux, sur le partage des efforts de préservation de la planète au XXIème siècle. Au cœur de ces réflexions, émerge le soupçon que des concepts considérés comme « universels » seraient en fait asymétriques, car eurocentriques.

Nous aimerions dans le série d’articles présentés ici pouvoir apporter des éléments de réponses à la question suivante : la colonialité du pouvoir est-elle une condition de la modernité ? Si oui, elle en serait la « face cachée ».

Dans le second article, Comment ce furent le racisme et la colonialité qui engendrèrent la modernité et le progrès , nous tentons de comprendre en quoi consistent les « hiérarchies » qui fondent la colonialité du pouvoir. Nous chercherons les liens de causalité entre ces hiérarchies et la modernité. Nous faisons appel à des notions issues de différentes disciplines des sciences humaines, car il semble que les problématiques de développement, l’insécurité économique, la faiblesse du pouvoir, la pauvreté convergent vers une explication globale, qui est la colonialité du pouvoir.

Le troisième article, L’universalité des idées européennes est-elle hégémonique ? esquisse une analyse de la dimension épistémologique de la colonialité et les notions d’ « universalité » et de « diversalité ». Nous examinons dans quelle mesure, à partir de quelques exemples et selon les champs disciplinaires, l’apparente supériorité académique européenne et euro-américaine doit être critiquée.

Dans le quatrième article, Comment s’attaquer, à son niveau, à la colonialité ? , nous réfléchissons au « comment agir ? ». L’intériorisation des hiérarchies ethnocentriques dans des schémas de pensée inconsciente implique un difficile travail de recherche intérieure et personnelle pour décentrer le regard. S’abandonner à ces pensées inconscientes est naturel chez tout individu, sur tous les continents et dans toutes les sociétés. Les personnes qui parviennent à échapper à la pente naturelle de l’ethnocentrisme peuvent être rapidement perçus comme marginales, voire subversives, par les sociétés auxquelles elles appartiennent. Comment engager le changement pour sortir peu à peu de l’ethnocentrisme qui nourrit la colonialité ?

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Rudyard Kipling. Le fardeau de l’homme blanc. Poème, 1899

Notes

[1] Quijano Anibal, 2000, Coloniality of power, Eurocentrism and Latinamerica, in Nepantla : Views from south 1.3, Duke University Press, pp 537-538

[2] Grosfoguel Ramón, 2009, Human Rights and Anti-Semitism after Gaza, Human Architecture : Journal of the sociology of self-knowlegdge, VII, 2, Spring 2009, p 90

[3] Hegel Friedrich, La raison dans l’histoire (enseignement de 1822 à 1828), Coll. 10/18, 312p

[4] Broca Paul, 1861, Sur la forme et le volume du cerveau, Bulletin de la société d’Anthropologie, T II, Hennuyer

[5] http://rabac.com/demo/Relinter/afrisub.htm

[6] Grosfoguel, Ramón, 2007, Les Implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global : transmodernité, pensée-frontalière et colonialité globale, Multitudes web, 20 septembre 2007, http://multitudes.samizdat.net

[7] KIPLING Rudyard, 1899, The White Man’s Burden, Poème (voir le poème complet dans le document joint à l’article