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Prospective : l’agriculture latino-américaine en 2050

par Jean Bourdariat

vendredi 16 avril 2010 - Mis à jour le mercredi 6 avril 2011

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Une halle du marché central de Buenos Aires [photo JB]

Malgré les évolutions économiques, technologiques et politiques des dernières décennies, les agricultures latino-américaines restent plus que jamais fondées sur la culture d’exportation, très productive, en même temps que se maintient une population rurale pauvre, réduite à n’être qu’une variable d’ajustement.

Il nous a semblé intéressant ici de rechercher, en nous appuyant sur les études scientifiques disponibles, quelles pouvaient être les évolutions à venir. Nous disposons de travaux de prospective récents : les études sur le changement climatique menées dans le cadre du GIEC sur les questions de l’eau au XXIème siècle, celles sur l’évolution des écosystèmes menées sous l’égide des Nations-Unies, et la prospective "Agrimonde" réalisée en France. Il s’agit de rechercher quels sont les futurs possibles en matière d’agriculture et d’alimentation à l’augmentation de la population mondiale, à la raréfaction et au renchérissement des énergies fossiles et au changement climatique. Aujourd’hui, 850 millions de personnes sont sous-alimentées dans le monde : il s’agit essentiellement d’une population rurale. Une personne meurt de faim toutes les trois secondes ...

Cependant, notre planète a été capable de nourrir une population qui a doublé entre 1960 et 2000. Durant cette période, la disponibilité alimentaire moyenne est passé de 2.500 à 3.000 kilocalories par habitant et par jour – bien sûr avec des disparités selon les régions et les pays. Ce résultat a pu être atteint car les superficies cultivées ont augmenté – d’environ 13 % – en 40 ans, les surfaces irriguées ont doublé de taille, le rendement des cultures a été multiplié par deux en Asie, en Europe et dans les Amériques du nord et du sud. Aujourd’hui, un quart d’hectare de terre cultivée permet de nourrir une personne pendant un an, alors qu’en 1960, il fallait près d’un demi-hectare (0,45 ha). Pourtant au début des années 1970, les travaux menés à la demande du Club de Rome mettaient en évidence les limites des ressources naturelles disponibles face à l’augmentation de la population. La question aujourd’hui est « sera-t-il possible de nourrir 9 milliards d’êtres humains en 2050 tout en préservant la planète ? ».

La simulation "Agrimonde"

La simulation Agrimonde est basé sur un modèle et un ensemble de dimensions et de variables, quantitatives et qualitatives, permettant de rapprocher à un moment donné les ressources agricoles mondiales des besoins alimentaires mondiaux. Il a été conçu dans le cadre d’une prospective menée par l’INRA et le CIRAD. Comme on ne peut pas comparer directement la quantité de céréales produites avec le besoin alimentaire d’un produit (céréale, fruits et légumes, viande, poisson, etc …), les chercheurs ont mis en équivalence l’ensemble de ressources et des besoins, quels que soient les produits, en les évaluant suivant une unité de mesure unique, la kilocalorie. Ainsi les excédents ou déficits de production peuvent être mesurés. Deux grands scénarios ont été analysés.

Priorité : croissance ou protection des écosystèmes ?

Le premier scénario étudié dans la prospective, que nous nommerons ici "scénario tendanciel" (ou ScT), est issu de la prospective des Nations Unies sur les écosystèmes. Il est défini par extrapolation des politiques menées jusqu’à ce jour qui donnent la priorité à la croissance économique et à l’alimentation. La préoccupation est de nourrir une population toujours croissante, d’améliorer l’alimentation des plus pauvres et de créer le plus possible d’emplois. Les impacts sur l’environnement - au fur et à mesure de l’extension des cultures - ne sont pas anticipés, et traités de manière réactive en cas de crise grave.

Le second scénario, que nous nommerons ici "scénario durable" (ou ScD), se veut être le résultat d’une trajectoire « de développement d’agricultures et d’alimentations durables ». Ce scénario suppose qu’on aura su en 2050 garantir à toutes les populations de la planète « une alimentation saine tout en protégeant les écosystèmes ».

Hypothèses sur les besoins

Les besoins sont calculés comme le produit du chiffre de la population mondiale multiplié par la ration alimentaire moyenne par habitant. Les rations moyennes sont estimées par grandes régions. Dans les deux scénarios, l’hypothèse est retenue d’une augmentation de 50 % de la population. Elle passe de 5,9 à 8,8 milliards dans le monde. En Amérique latine, elle augmente de 515 à 773 millions.

En suivant la tendance actuelle d’alignement des régimes alimentaires des populations les moins favorisées sur les régimes des pays riches, le scénario tendanciel retient un augmentation de 20% de la disponibilité alimentaire moyenne par habitant. En revanche, le scénario durable est basé sur une stabilisation de la consommation moyenne par habitant, celle des populations les moins bien nourries augmente, et rejoint celle des populations les plus favorisée, dont la consommation alimentaire diminue. La consommation moyenne mondiale passe de 2.962 kilocalories par habitant et par jour à 3.590 kcal/hab/j pour le scénario ScT, alors qu’elle se stabilise à 3.000 kcal/hab/j pour le scénario ScD. En Amérique latine, le scénario ScT prévoit une augmentation à 3.698 kcal/hab/j, tandis que la consommation moyenne diminue de 3.106 à 3.000 kcal/hab/j dans ScD. Le scénario ScD est donc conçu pour être plus « économe » que le scénario ScT, anticipant des besoins alimentaires globaux inférieurs de 16 % à celui-ci.

Hypothèses sur les ressources

La quantification des ressources agricoles est réalisée par région et mesurée en calories. Pour les ressources végétales, ces ressources sont une fonction des surfaces cultivées à but alimentaire et du rendement des cultures. La quantification des ressources en calories d’origine animale est plus complexe : elle est déterminée à partir des surfaces de pâtures et des fonctions de production animale par région. Les chercheurs ont identifié les réserves de terres potentiellement cultivables par région, chiffré les surfaces nouvellement cultivées et les nouveaux périmètres irrigués en 2050, ainsi que les surfaces restantes en forêt ou dédiées à la pâture, et enfin estimé les surfaces dédiées à la production d’agro-carburants.

Dans le scénario ScT, les rendements agricoles augmentent fortement, les surfaces cultivées gagnent 20 % entre 2000 et 2050. Le scénario ScD vise à une plus grande protection des écosystèmes grâce à des techniques et des pratiques - à concevoir - d’ « intensification écologique » ; de ce fait il est construit sur une moindre progression des rendements agricoles : nécessairement, les surfaces cultivables augmentent plus fortement, soit 39 %.

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Potentiel de surfaces cultivées A-L R

Nous avons représenté ci-contre les hypothèses de surfaces : les disponibilités de terres sont considérables en Amérique latine, principalement au Brésil, où elles sont facilement exploitables. La prospective conforterait ainsi l’idée que le Brésil pourrait devenir la « ferme du monde », comme la Chine serait "l’usine du monde". L’Afrique dispose aussi d’importantes disponibilités foncières pour les cultures, mais leur mise en valeur est plus difficile à réaliser du fait des contextes locaux.

Les rendements agricoles sont calculés par région. Le scénario ScD propose une fourchette de valeurs basses et hautes, sur la base des tendances passées, des inflexions possibles, et en comparant les valeurs à celles résultant d’autres exercices de prospective agricole déjà réalisés. Le rendement retenu pour le scénario tendanciel ScT, en forte augmentation, est par construction plus élevé que celui de ScD.

En Amérique latine, les rendements agricoles ont doublé de 1960 à 2000. Cette croissance s’est même accélérée entre 1992 et 2003, période au cours de laquelle ils ont encore gagné 50 %. Les rendements des productions végétales sont parmi les plus élevés du monde. Selon Michel Griffon, les investissements à consentir dans les exploitations des zones tropicales humides et de savane sont relativement « faibles par rapport à l’espérance de résultat ». Il note toutefois que les très petites exploitations ne pourront pas utiliser les techniques d’intensification écologique sans une politique qui leur permettrait d’agrandir la surface cultivée, d’avoir accès au marché et au crédit.

La moindre intensité productive du scénario durable ScD fait que les surfaces cultivées augmentent : de 150 millions d’hectares en Amérique latine en 50 ans. Les terres sont prises sur une partie des surfaces de pâture pour éviter une dégradation plus forte des forêts, et en premier lieu de l’Amazonie.

Le changement climatique en Amérique latine

Selon les travaux du GIEC, cités dans le rapport Agrimonde, une forte augmentation des températures est attendue d’ici à 2100 :
- en Amérique centrale, l’augmentation atteindrait entre +2,5°C et 5°C, avec une réduction de pluies de –5 à –15% en moyenne annuelle, jusqu’à –30% en été.
- en Amazonie, l’augmentation des températures pourrait atteindre +4°C, avec une très forte hausse des pluies (jusqu’à +5% en moyenne annuelle).
- le réchauffement serait plus modéré, mais avec une forte diminution des précipitations au sud du continent (jusqu’à –20% en Patagonie), et dans le Nordeste brésilien (entre –5% et –50% en moyenne annuelle).
- Les pampas et la région andine seraient plus arrosées (de +5% à +15% en moyenne annuelle).

Le stress de chaleur et des sols plus secs pourraient réduire les rendements d’un tiers dans les zones tropicales et sub-tropicales, ce qui diminuerait les rendements du café et du riz. Les rendements du soja, en revanche, augmenteraient. Au global, les pertes de rendement seraient comprises entre –2,5% et –5% pour l’ensemble de la région Amérique latine. Seule l’Argentine connaîtrait une augmentation de ces rendements.

Le bilan ressources emplois : monde et Amérique latine

Deux variantes à chacun des scénarios - tendanciel et durable - ont été étudiées. La variante 1 est théorique, car elle suppose que chaque région équilibre ses ressources et ses consommations. La variante 2 tient compte du fait que les régions excédentaires exportent les produits alimentaires nécessaires aux régions déficitaires. C’est cette seconde variante qui est prise en compte dans le rapprochement des emplois et des ressources.

Au niveau mondial, les ressources alimentaires équilibrent les besoins alimentaires. Le scénario ScT, qui est tendanciel par rapport à la situation présente, est un scénario d’accroissement fort de la production nécessitant une amélioration notable des rendements, qui ne met pas de limite au niveau de consommation individuelle : l’augmentation de la production alimentaire est de + 84 %. Le scénario ScD est basé sur un changement des régimes alimentaires (la disponibilité alimentaire moyenne n’augmente que dans les régions où elle est insuffisante ; ailleurs, elle diminue). L’augmentation de la production (+ 28 %) est modérée. La différence est encore plus forte pour la production animale : elle fait plus que doubler dans le scénario ScT (+137 %) alors qu’elle n’augmente que de 20 % dans le scénario durable, lequel suppose que l’on parviendra à infléchir la tendance des régimes alimentaires à consommer toujours plus de viande. La croissance de la consommation de protéines animales est observée chez toutes les populations dont le niveau de vie progresse.

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Production mondiale, animale et végétale

En 2003, la production végétale de l’Amérique latine est excédentaire de 657 Gkcal/j, et faiblement déficitaire pour les produits animaux. Dans les deux scénarios, l’Amérique latine a en 2050 une production excédentaire qui lui permet de répondre aux besoins des régions déficitaires (Asie, Méditerranée – Proche Orient). Comme la demande extérieure de protéines animales croît fortement, les besoins d’alimentation animale augmentent considérablement en Amérique latine, ce qui réduit les quantités de produits végétaux qu’il est possible d’exporter. Ceux-ci diminuent d’un tiers en 2050 suivant le scénario durable, et de plus de 80 % dans le scénario tendanciel.

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Production animale et végétale en Amérique latine

Confrontation des scénarios

Le principe de la simulation est que chacun des deux scénarios permet – quantitativement – de nourrir toute la population mondiale suivant les hypothèses retenues. Nous allons maintenant confronter ceux-ci au plan qualitatif pour la région Amérique latine, et faire ressortir les impacts sur les écosystèmes et sur les équilibres sociaux. Nous listerons pour terminer cette confrontation les principales conditions de réussite de chaque scénario. Le tableau qui suit présente les principaux éléments de différenciation des scénarios :

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Comparaison scénarios [Humandee, données Agrimonde]

Par rapport à la période précédente, les gains de rendement ralentissent dans le scénario ScD du fait de la prise en compte de la fragilité des sols. La progression des rendements est aussi freinée par les effets du réchauffement climatique. L’augmentation de production nécessite un doublement des surfaces cultivées : 150 millions d’hectares sont mis en culture de 2000 à 2050. 110 millions d’hectares sont pris sur d’anciens pâturages, et les forêts perdent 37 millions d’hectares. Les terres dédiées à la production d’agrocarburants gagnent 60 millions d’hectares.

La conséquence environnementale est une forte réduction des espaces naturels, qui pourrait entraîner une nouvelle diminution de la biodiversité, impacter les cycles de l’eau et du carbone. Les conditions de vie des communautés indigènes qui dépendent des ressources naturelles seraient touchées.

Au plan social, une question est posée sur l’accès aux nouveaux territoires mis en culture. Permettront-ils l’installation de paysans sans terre ? Amélioreront-ils la sécurité alimentaire des populations rurales ? Les nouvelles terres seront-elles mises au service des agrocarburants ou viendront-elles augmenter à nouveau la taille des grandes propriétés ? L’expérience passé montre que ces questions ont peu de chance de recevoir une réponse positive si des actions d’accompagnement vigoureuses ne sont pas engagées.

Grâce à l’intensification technologique qui permet d’augmenter les rendements des cultures, le besoin d’étendre les terres cultivées est nettement moindre dans le scénario tendanciel, plus "productiviste". Mais le risque de pollution par les intrants augmente. Les technologies nécessaires nécessitent des capitaux et des compétences qui pourraient les réserver aux plus grandes exploitations, ce qui renforcerait le phénomène de concentration de la terre entre les mains d’un petit nombre de très grands propriétaires. Que deviendraient alors les quelque 40 millions de personnes vivant dans les exploitations rurales ?

Mesures d’accompagnement nécessaires

La tendance actuelle d’une dégradation continue de l’environnement sous la pression des exploitants ne peut pas être infléchie instantanément. C’est pourquoi le scénario durable suppose que la diminution des espaces forestiers se poursuit dans une première phase, durant laquelle les services des écosystèmes de la forêt amazonienne régressent, avec en particulier des phénomènes d’aridification dus au changement climatique. Cette évolution défavorable et la pression des mouvements écologistes doit conduire à la mise en place de régulations environnementales mondiales fortes. Ces régulations sont attendues pour 2015 dans le scénario durable. Les accords mondiaux portent sur la reforestation et l’aménagement de la forêt, le freinage du développement des agrocarburants, la mise sous contrôle de la déforestation due à l’élevage, aux incendies, à l’exploitation industrielle du bois, la régulation de l’extraction des ressources naturelles marchandes, les actions en faveur de la biodiversité.

Dans le scénario tendanciel, les innovations agricoles ne visent pas à augmenter les rendements des cultures, mais à diversifier et à faire « s’entrecroiser » les systèmes de production, à rebours de la tendance à l’augmentation continue de la surface d’immenses terres en monoculture : utilisation des résidus végétaux (mulchage), complémentarité culture-élevage, gestion intégrée de l’eau, systèmes de culture sous ombrage, etc. Ces innovations pourront être suscitées et diffusées par une réorientation de la recherche agronomique vers les disciplines et thématiques constituants de l’« intensification écologique ».

Le scénario ScD ne sera durable qu’à condition que la dimension sociale soit enfin prise en compte, ce qui a rarement été le cas dans le passé, à l’exception de programmes en faveur des populations rurales lancés depuis quelques années au Brésil, en Colombie ou au Mexique. Les inégalités face au foncier n’ont pas assez diminué, car comme l’a montré Chonchol, les réformes agraires ont rarement approché leurs objectifs. Le scénario durable ne peut réussir que si la sécurité foncière est garantie aux différents exploitants, si l’accès à la terre n’est pas discriminant selon les ethnies et les genres, si l’accès au capital est ouvert aux exploitants pauvres, et si un effort très important de formation est engagé, pas seulement sur les techniques de culture et d’élevage, mais aussi sur le fonctionnement des filières et des marchés. Des politiques de développement rural doivent être menées, visant à l’aménagement des territoires et au développement de l’emploi rural. Pour les membres du groupe de travail Agrimonde, « la question des acteurs du développement agricole et rural est déterminante », ce qui doit conduire à aborder des thèmes politiques qui ont été laissés volontairement en dehors du travail de prospective et de ce fait, qui ne sont pas traitées dans le rapport.

P.-S.

Sources et références pour en savoir plus :

- Agricultures et alimentations du monde en 2050 : scénarios et défis pour un développement durable. Prospective réalisée par un groupe de travail de l’Inra et du Cirad de 2006 à 2009. Voir note de synthèse, téléchargeable sur cette page.

- Chonchol, Jacques, 1994, Sistemas agrarios en América latina. De la etapa prehispanica a la modernizacion conservadora, Fondo de Cultura Economica, Santiago Chile, 442p

- Millenium Ecosystems Assessment (MEA) , 22/05/2006, Ecosystems and Human Well-Being, Island Press, Millennium Ecosystem Assessment Series, 160 p, disponible à l’adresse suivante : www.millenniumassessment.org/documents/document.359.aspx.ppt

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